MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Langage populaire et argotique.



    La rue des Abbesses comptait, dans les années 1920, une trentaine de marchands de vin ou de débits de boissons – ce qui souvent revenait au même –, soit un tous les treize mètres ; cette densité confortable rassurait le chaland en garantissant la concurrence. Si l'on déduit la façade de l'église et du presbytère, celle du square, le large débouché de la rue Ravignan ainsi que des autres rues transversales et les entrées d'immeubles, cela ne laisse guère de place pour autre chose.
    La rue n'était pas particulièrement dédiée aux cabarets chantants mais parmi les débits de boissons il y en eut un au numéro six, face à la rue Houdon, le Grenier de Gringoire.
    Après la guerre de 1914, Charles d'Avray, auteur de chansons libertaires y présentait les artistes. On pouvait y entendre Jehan-Rictus ou les chansonniers débutants Gabriello ou Pierre Dac ainsi que Henri Chassin qui était aussi, comme certains d'entre eux, un familier du cabaret La Vache enragée, place Constantin-Pecqueur.
    Henri Chassin parlait et écrivait le langage de Belleville, dont il était un transfuge.
    L'argot de cette époque n'est plus le parler jobelin de François Villon, dont le sens est perdu ou le jargon des mercelots, escrocs ambulants. Ce n'est pas le largonji technique des pègres ou autre loucherbem des bouchers filous. Et non plus le bigorne emprunté par Jean Richepin, encore que proche de son argot moderne. Ce n'est pas tout à fait l'argot de Bruant qui décrit surtout le milieu des proxénètes, Chassin n'a aucune raison de parler de sa lesbombe ou de sa marmite, vu qu'il n'est pas hareng.
    Les auteurs ont utilisé des langages argotiques pour permettre au lecteur de s'encanailler sans risque, comme dans le genre « poissard » des romans de la fin du XVIIIe siècle ou plus tard pour accentuer le réalisme. Victor Hugo a fait école au point de susciter l'introduction, dans les dictionnaires d'argot, de termes de son invention. Céline, ayant ingéré avec gourmandise puis assimilé l'argot de son ami Gen Paul, pour le régurgiter en une langue exotique, casse la langue convenue. Ou encore, avec une certaine dérision, dans un style spirituel et poétique, ainsi écrira Raymond Queneau avec une capacité d'invention verbale qui échappe à tel ou tel genre.
    Chacun connaît « son » argot et en dispose à sa manière.

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Aristide Bruant
    Aujourd'hui l'argot a le charme et la distinction des langues mortes. Au début du XXe siècle il était dans l'air comme si on pressentait sa disparition ou sa fusion dans la langue populaire. Parmi les Montmartrois convaincus Richepin parlait argot comme il eût parlé latin ou grec « jusqu'à l'accentuation inclusivement », plaisanterie normalienne de fort en thème, licencié et licencieux à plaisir, prompt à la forfanterie mais pouvant faire preuve de verve et de musicalité. Le portrait de Raoul Ponchon, dédicataire de la partie intitulée « Gueux de Paris », est dans son inspiration et dans son écriture l'équivalent d'un portrait de Toulouse-Lautrec. Dans l'ensemble c'est un exercice de style. Il fait figure d'intellectuel, il a fait des études de lettres dans lesquelles il y a naturellement des notions de philologie, et son discours poétique, qui séduit ses amis montmartrois, semble parfois superficiel : « ...En réalité vous vous foutez de tout, excepté de deux choses : jouir le plus vite possible et faire du bruit dans le monde... » lui écrit Léon Bloy qui ne manquait jamais l'occasion de se signaler en deux mots à la rancune de ses contemporains. Toutefois il relance l'intérêt pour l'expression populaire et sa condamnation en correctionnelle, dont il se fait un étendard, élargit son audience.

    Aristide Bruant qui revendiquait le statut de chansonnier populaire et avait souvent fait son sujet du milieu des voyous, n'avait cependant pas de relation particulière avec ce milieu ; excepté par les intrusions, parfois violentes, des trafiquants et des souteneurs du boulevard qui tentaient d'annexer le Chat Noir. C'était une des raisons qui avaient conduit Salis à transporter le Chat Noir rue Victor-Massé.
    Bruant avait donc emprunté leur langage comme une matière première qu'il utilisait artisanalement ; on dirait dans le milieu industriel qu'il développait des petites séries après s'être constitué une image de marque. Ce qui n'enlève rien à son charme.
    Sur la Butte, l'argot était dans l'air :
    «  … A Montmartre régnaient la fille et le couteau. La fille s'appelait encore une gigolette, en dehors de quelques autres désignations argotiques qui me paraissent tellement périmées que ma plume se refuse à les rappeler. Le langage d'argot régnait à cette époque sur les hautes petites rues de Montmartre. On l'apprenait vite, grâce à des chansons sauvages qui parvenaient à donner un je ne sais quoi de désirable aux bagnes militaires et qui conféraient à ce lugubre meuble d'abattoir qu'est la guillotine une sorte de poésie sociale dont certains adolescents se nourrissaient… »
    Pierre Mac Orlan, dans Villes en 1927, raconte ses souvenirs de 1900. Bruant s'était retiré dans sa province en 1895 et c'est probablement ses chansons qu'il entendait dans les rues. Si Bruant avait contribué à vulgariser ce romantisme, il n'avait certainement pas suscité les gigolettes, les couteaux, les voyous et les règlements de comptes fréquents à cette époque, pas plus que l'argot.

    Ce langage a ses brutalités mais ne manque pas d'une certaine richesse d'un lexique varié qui emprunte parfois à d'autres milieux linguistiques. Il évolue en suivant sensiblement les règles du parler : métaphores, onomatopées, « à peu près », croisement de mots pour donner un nouveau sens et loi du moindre effort avec raccourcissement des mots par apocope ou perte de suffixes, qui conduit à un allongement par ajout d'augmentatifs. Un pantalon est un bénard ou un bène ou un bénouse, un falzar, un fouillouse, un fendard, un futal, un grimpant, un culbutant... Manger est briffer, becter, bouffer, boulotter, bâfrer, jaffer ou jaffler, clèber ou klebjer, tortorer, grailler... et une multitude de compositions imagées. Selon leur importance dans le vécu les idées, les fonctions, les objets ont plus ou moins de variantes qui permettent les nuances et l'expression poétique ; « argent » et « prostituée », probablement deux valeurs universelles qui se complètent, battent les records. Ce n'est pas le cas avec les argots systématiques comme le largonji 1  ou le javanais, qui exigent quand même un certain art, comparés au verlan pas toujours facile à construire mais qui débouche sur une misère poétique.
    Bien souvent il s'agit simplement d'expression populaire, comme cette tirade qui pourrait presque s'appliquer à la réussite de Bruant lui-même.
« De quoi ? Ben, vrai, t'as pas la trouille !
J'allais à l'école avec toi !
Et c'est pour ça, dis, sal'fripouille,
Que tu veux crâner avec moi ?
Mais tu connais don' pas l'gros Charles,
L'chemisier d'la rue Saint-Martin !
Tu sais don' pas à qui q'tu parles ?
J'suis dans l'Bottin !
... »
    Le boulevard est un film. On le déroule de la place de Clichy à la place du Delta. Ce sont les deux bobines ; elles ne permettent pas de l'avoir intégralement en perspective. Quand l'une se déroule, l'autre s'enroule et, dans l'intervalle, des tableaux différents sont projetés qui sont des jalons dans l'histoire, l'histoire de cette aventure qui est une partie de l'histoire de Montmartre. Pour « visionner » ce film d'aventure il faut dérouler inlassablement le boulevard comme l'ont fait Léon-Paul Fargue ou Jeff Kessel, comme l'appelle familièrement Fargue, Francis Carco et bien d'autres qui en ont modifié le montage et l'ont enrichi de nouvelles séquences.

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Note 1 : Largonji = : jargon. ("Jargon" est le plus ancien terme connu, avec "jobelin", pour désigner l'argot ; XVe s.)
    La consonne initiale est remplacée par la consonne "l" et rejetée à la fin, suivie d'une désinence arbitraire choisie selon l'articulation et la musicalité : "loucherbem" (boucher) est du largonji. Certains mots sont entrés dans l'argot ordinaire de l'époque : "linvé", "larantqué" (vingt, quarante, désignant des pièces de monnaie) ou même dans le langage commun : loufoque (fou) est un mot courant hérité du largonji.

Argot
Le boulevard