MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Bistro ou bistrot ?

                 

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Raoul Ponchon


                                                                                                                          D'après Ponchon par lui-même.

      Le mot « bistrot », s'adressant au lieu comme au tenancier, n'était pas toujours apprécié à la fin du XIXe siècle et il est arrivé qu'un marchand de vin s'en offusque au point d'intenter un procès à celui qui l'avait ainsi qualifié, ce qui mit la cinquième chambre correctionnelle dans l'embarras, tandis que la clientèle de bistrot (et d'abord bistro) savourait l'anecdote et s'en gargarisait entre deux absinthes.

                        « Non, « bistro » n'est pas une injure.
                        Et pour en décider tout court,
                        Je n'ai pas besoin, je te jure,
                        De réfléchir pendant huit jours.
         
                        En se servant de ce vocable,
                        O cabaretier ! crois-le bien,
                        Notre auteur était incapable
                        De te vouloir blesser en rien.
                        … »


    L'auteur de cette adresse aux cabaretiers est un écrivain, un poète reconnu du public et de ses pairs, à qui l'on proposait de réunir un choix de ses poèmes en quatre volumes ; un homme pauvre à qui l'on proposait de verser immédiatement la moitié de ses droits et qui répondit : « Non ! C'est beaucoup trop ! » en refusant d'être édité.
    Cet homme paradoxal a existé. C'est Raoul Ponchon, qui a écrit sous forme de chroniques rimées, dans La République des Lettres, La Presse, Le Journal, Le Courrier français, cent cinquante mille vers, plus que Victor Hugo. Et Roland Dorgelès, qui lui faisait cette proposition, s'en fut, penaud, rendre compte à l'éditeur.
    Né en 1848, employé de banque puis peintre, il commence une carrière de chroniqueur à près de quarante ans. Il demeure sur la rive gauche mais il habite, la nuit, les cabarets de Montmartre en compagnie d'Emile Goudeau ; ses compagnons habituels sont poètes et montmartrois : Verlaine ou Courteline. Buveur et ripailleur – petit, bedonnant, bougon mais sensible, misanthrope sur le tard – il exerça scrupuleusement, jusqu'à près de quatre-vingt-dix ans, les capacités d'un estomac galvanisé et d'un foie inoxydable que l'absinthe n'avait pas entamé.

    Les Trois Marches

    Bistrot disparu ou plutôt ancienne épicerie-buvette comme il en existait tant à Montmartre. Ce commerce s'appelait "Les Trois Marches", pour les raisons topographiques évidentes.
    A l'origine, de plain-pied avec le chemin des Fontaines (puis rue des Brouillards, puis rue Girardon), il a subi les différentes phases de nivellement de la chaussée, tout juste carrossable, pour permettre la circulation des véhicules, puis de l'autobus, à une époque récente..

    Il se connaissait en vin, en bistrots et en rimes « avec tout le diable au corps et tout l'esprit du diable, d'un bon diable, tendre aux pauvres diables et diablement spirituel » dit Verlaine à qui il ressemblait un peu.
    Personne ne pouvait mieux décrire Raoul Ponchon que Jean Richepin, son ami intime, son « plus que frère » :

                        Tu sens le vin, ô pâte exquise sans levain.
                        Salut, Ponchon ! Salut, trogne, crinière, ventre !
                        Ta bouche, dans le foin de ta barbe, est un antre
                        Où gloussent les chansons de la bière et du vin.


    Et Jean Richepin écope d'une condamnation à trente jours de prison et cinq cents francs d'amende pour la publication, en 1876, du recueil qui contient ce sonnet, La chanson des gueux qui porte atteinte aux conventions sociales. Ce qui ne l'empêchera pas d'entrer à  l'Académie française, en 1908.
    Les amis de Raoul Ponchon, le voyant sans ressource à soixante-dix ans,  lui arrachent un accord pour éditer La Muse au cabaret, et cinq ans plus tard il est élu à l'Académie Goncourt, qui lui octroie une petite rente. Ses chroniques en vers touchent tous les sujets de l'actualité et il ne manque pas de poèmes de Ponchon sur l'amour ou les fleurs. Mais La Muse au cabaret a contribué à figer le personnage dans son rôle bachique tel que Richepin en fait le portrait.
    Et sa modestie l'a confiné dans les zones marginales de la mémoire.
 
    La rue de Steinkerque, qui mène du boulevard de Rochechouart aux jardins du Sacré-Cœur, à la hauteur du métro Anvers, abritait autrefois un débit de boissons connu des Parisiens sous le nom coloré du Perroquet Gris. Fréquenté par les Montmartrois, Ponchon y passait des soirées en compagnie d'Emile Goudeau et de Paul Verlaine qui en appréciaient l'absinthe mais pas seulement la boisson.
    On l'appelait aussi le « Grand Deux » ; les numéros d'immeuble de grande dimension, généralement peints sur la vitre d'une lanterne pour qu'ils soient repérables la nuit, signalaient, c'était l'usage, les maisons closes.
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    En 1893, il est démoli pour raison d'alignement sur la voie publique et Raoul Ponchon prononce son oraison funèbre :

                    La pioche a passé là. Le gros numéro deux
                    De ta rue, ô Steinkerque, est par des galvaudeux
                    Jeté plus bas que le bitume.
                    Il ne reste plus rien du vieux Perroquet Gris
                    Avantageusement connu de tout Paris,
                    Pas même une dernière plume.


    La rue de Steinkerque se signalait par une autre particularité : elle détenait le record du nombre de fausses fenêtres peintes en trompe-l'œil sur ses immeubles, eu égard à sa longueur : plus d'une trentaine pour une voie de 145 m. ; elles ont disparu au fil des ravalements mais on peut encore voir les façades aveugles qui ont pu en constituer les supports, notamment à l'angle supérieur de la rue d'Orsel.
    Ponchon invoque Steinkerque comme une divinité. Ignorait-il que c'est une bourgade du Hainaut, en Belgique, qui vit la victoire du maréchal de Luxembourg sur Guillaume d'Orange en 1692 ? Victoire très provisoire pour Louis XIV qui dut finalement abandonner ses conquêtes.
    Tracée sur un remblai des anciennes carrières de gypse, elle conduisait directement, jusqu'en 1867, à l'abattoir de Montmartre qui occupait un vaste terrain comprenant la place d'Anvers. En 1876 le collège Rollin (lycée Jacques Decour) avait remplacé l'abattoir.
    Dans les années 1920 c'était une rue presque ordinaire où l'on trouvait des commerces variés : Elle reprit un peu de lustre, en même temps que la rue Labat, grâce à Robert Sabatier qui en fit les décors de son roman Les Allumettes suédoises, en 1970.

    Comme avec Ponchon tout est prétexte à rimer, tout est prétexte à boire, chantons avec lui ce dernier tercet qui nous va comme un gant :

                  Buvons encore à la République
                  Si ce régime-là vous convient !
                  Quant à moi, je ne sais pas très bien.

Bistro
Chat Noir