MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Les cabarets chantants

    En vérité, le premier cabaret artistique de Montmartre, ayant précédé le Chat Noir de  trois ans, fut La Grande Pinte, 28, avenue Trudaine, au coin de la rue Lallier. Raoul Ponchon était présent à l'inauguration. A côté, au 30, se trouvait l'Auberge du Clou ou Satie sera pianiste. D'abord destiné à réunir peintres et acheteurs potentiels, le local de La Grande Pinte – les affaires étant médiocres – devint bientôt cabaret avec chanteurs, poètes, chansonniers et un petit théâtre d'ombres au sous-sol. La décoration, dans le goût moyenâgeux, inspirera le style des autres cabarets.
    De 1890 à 1898, sous l'enseigne de l'Ane Rouge, il est dirigé par le « petit Salis », Gabriel, jeune frère de Rodolphe Salis, qui bénéficiait du surplus ou des mécontents de la clientèle du Chat Noir.

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      Lithographie de Steinlen.
Affiche pour la tournée du Chat Noir
                  en 1896.
      Les cabarets de Montmartre découlaient des très anciens caveaux que connut Béranger. A la différence de ce signalé personnage qui avait la veine patriotique et napoléonienne, les chansonniers montmartrois ont la verve satirique : très sérieusement, ils s'amusent de tout et brocardent singulièrement la politique ou les conditions de la vie sociale. Si M. de Béranger, par sa notoriété et les circonstances, eut droit à des funérailles nationales, il avait cependant d'illustres prédécesseurs qui, un siècle plus tôt dans le premier tiers du XVIIIe siècle, se réunissaient chez un épicier puis dans un café : Le Caveau ; Alexis Piron, les Crébillon père et fils, Jean-Philippe Rameau et d'autres se retrouvent en assemblée conviviale pour improviser des chansons alternées de libations.
    Entre la Société du Caveau et les Hydropathes, présidés par Emile Goudeau, les goguettes sous la Restauration – sociétés chantantes présidées par le goguetier –, donnent le ton et laissent présager de ce que sera la chanson montmar-troise
    Tendre ou leste, légère ou acidulée, douce-amère ou virulente, pétillante, piquante, saugrenue ou rengaine, telle est la chanson…
    Epigramme chansonnière d'inspiration voltairienne ou satire ubuesque, c'est la chanson…
    Bluette susurrée ou vocifération tonnante, chœur détonnant, complainte larmoyante c'est la chanson qui, dans ce feston de terre au sous-sol caverneux devenu Paris, hérite de la chanson française assaisonnée de salpêtre montmartrois.
    La chanson est pour l'indigène, comme pour le Montmartrois d'adoption, la source d'une seconde nature si ce n'est la première quand il s'agit de compositeurs, auteurs, chanteurs ou musiciens. Ceux qui ne chantaient pas soutenaient la verve de ceux qui chantaient. A vrai dire la plupart est venue d'ailleurs. De Paris, de province ou d'un autre pays, qui n'est venu ?





    La place du Tertre au début du XXe siècle.
    Encore place du village, elle n'était pas envahie par les commerces ni par les peintres;
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    Montmartre est un port. Aujourd'hui port mixte, plaisance et commerce, naguère port de pêche où les caboteurs de toutes origines venaient faire escale et trouvaient refuge dans les « rades ». On a vu passer des hispano-catalans : Picasso, Juan Gris, Mirò ; des italo-polonais : Apollinaire ; des juifs de Quimper : Max Jacob ; des enfants naturels ou légitimes franco-britanniques : Jehan-Rictus, Erik Satie ; des Roumains à l'accent profond et rocailleux : Tristan Tzara ; des banlieusards : Céline ; des Russes nés en Argentine : Joseph Kessel ; des clowns italiens : Rhum ; des Corses de Nouméa : Francis Carco ; pas mal de provinciaux, voire de paysans dont le plus significatif est Gaston Couté.
    Le temps de l'invasion chinoise n'était pas encore venu.
    Montmartre était une province générique, presque une île avec son mystère, où ils se retrouvaient entre eux et se sentaient en confiance. Les codes du comportement social étaient ceux d'une contrée laborieuse où les indigènes vivaient et travaillaient sur leur terre et non ceux d'un ensemble résidentiel ou d'un club de vacances.
    Le château des Brouillards n'était pas une résidence secondaire.

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                Rodolphe Salis,
          le créateur du Chat Noir
    Certains ont chanté « les escaliers de la Butte » parcourus de jeunes filles candides au parfum de rose, et Bruant, le dernier descendant « des fils d'un poirier d'la rue Berthe », en réalité natif du Loiret, illustre bien le charme populaire d'une chanson qui peint au pochoir ce faubourg campagnard ou d'autres lieux. C'est la chanson qui enchante.
    Mais il y a beau temps qu'on a élargi le sujet : on chante comme on cause… de tout.
    On pourrait parler d'une école montmartroise de la chanson qui aborde tous les sujets avec la distance ou la hauteur qui convient depuis cette éminence. Cette chanson qui dit la chronique de la vie sociale n'est jamais détachée de la vie familière ou anecdotique. Comme le genre l'exige, elle est concise et dit l'essentiel, parfois avec rudesse, mais sans sécheresse.
    On peut voir Maurice Mac Nab comme le précurseur des chansonniers modernes. Cette sombre histoire qui n'a jamais fait pleurer personne, bien au contraire, en témoigne :

                    Un jeune homme vient de se pendre
                    Dans la forêt de Saint-Germain…

                    
    Barbu dégingandé, Mac Nab était bègue en parole et disert en chanson. Plus critique que révolutionnaire il avait plus d'esprit que n'en ont généralement les militants ; il fut surpris quand les milieux anarchistes adoptèrent le Grand Métingue du métropolitain pour chanson de route. Ainsi pour le Temps des cerises de Jean--Baptiste Clément, écrite cinq ans avant la Commune et captée par les communards et leurs descendants. La petite ronde populaire Dansons la capucine, qu'il a récrite et remodelée, n'aurait pas convenu malgré son parfum de jacquerie.
    Jules Jouy, d'une famille de bouchers, boucher lui-même, était porté par une inspiration plus politique que poétique et composait, paroles et musique, des couplets édifiants qu'il chantait faux, toujours en do majeur. Il possédait dans son bagage de pianiste l'accord de do majeur et un accord de sol sous forme de renversement, ce qui tenait lieu de tonique et dominante. Avec cet attirail sommaire il assurait lui-même son accompagnement et faisait face à toutes les situations musicales sur ce schéma, en refusant jalousement les services d'un vrai pianiste, Charles de Sivry, entre autres, qui était justement là pour cela. Chansonnier à succès, exhalant par exemple sa haine du Mandoliniste, le « joueur de jambonneau » qui faisait la quête, il avait écrit une « scie » dont on n'a pas tout à fait perdu le souvenir, avec son ami Bruant :

                    Mad'moiselle écoutez-moi donc !
                    J'voudrais vous offrir un verre de madère.

...
    Le refrain comporte une modulation mais il n'était pas homme à se laisser détourner par une modulation.
    Il disparut, fou furieux noyé dans l'absinthe, en même temps que Salis et le Chat Noir en 1897.
 
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                      Damia
          (Marie-Louise Damien)
    Marie-Louise Damien avait cinq ans ; Damia commencera sa carrière à dix-huit ans. Dans la décennie 1970, vers l'avenue Junot, on pouvait croiser cette chanteuse légendaire, interprète des chansons les plus ténébreuses, superbe octogénaire, dans un long manteau blanc éblouissant. Elle avait fait un succès d'une chanson, ô combien réaliste ! de Jules Jouy : La Veuve.
                    ...
                  Car ses amants, claquant du bec,
                  Tués dès la première épreuve,
                  Ne couchent qu'une fois avec
                  La veuve.

...
    Il s'agit évidemment de la guillotine.

    Vincent Hyspa, plutôt blond, était cependant un méridional jovial et narquois, avec un accent roulant du Narbonnais. Par dérision, Salis, au Chat Noir, le présentait comme Belge. Hyspa, qui demeurait 9, rue des Abbesses, a tracé un portrait générique du chansonnier dans Le Journal des Quat'Zarts :

    Le chansonnier qui, jusqu'à ce jour avait échappé au microscope de la science et à l'analyse des psychologues, le Chansonnier, messieurs, n'est qu'une espèce d'animal comme vous et moi…
    Bipède, omnivore, aptère, rarement brachyptère, cet animal jouit cependant d'un ignoble caractère, – genus irritabile vatum ! – d'un caractère irritable, d'un tout petit caractère, enfin, disons-le, messieurs, d'un caractère d'imprimerie.
…Il est presque admis aujourd'hui qu'en général le Chansonnier laisse pousser ses cheveux ; s'il n'a pas de cheveux, il laisse pousser sa barbe, et s'il n'a pas de barbe, messieurs, il laisse pousser sa redingote…


    Vincent Hyspa, qui portait lui-même une barbe et une longue redingote, avait le sens de la parodie, parodiait souvent l'artiste qui l'avait précédé au Chat Noir  et faisait preuve d'un sens critique incisif.
    Les transports urbains, depuis les « carrosses à 5 sols » de Blaise Pascal qui, décidément, avait l'œil à tout, avaient progressé en technique. Le progrès, qui a toujours soulevé les débats critiques, était une mine pour les journalistes ou les chansonniers. Le métro, implanté tardivement dans Paris, par suite des rivalités que nous connaissons bien entre la Ville et l'Etat, apparut à la charnière du XIXe et du XXe siècle. La deuxième ligne à voir le jour, littéralement puisqu'elle est construite en grande partie en viaduc, reliait la porte Dauphine à la Nation en empruntant l'ancienne ceinture fiscale par le nord et donc, dans son trajet souterrain, les boulevards de Clichy et de Rochechouart. Le projet de métropolitain avait déjà suscité l'inquiétude par le confinement des voyageurs dans un milieu clos où l'on craignait de « respirer un air ayant déjà été pété trois fois ».
    L'incendie de la station Couronnes et ses quatre-vingt-quatre victimes transformèrent le métropolitain en « nécropolitain ». Mais la bonne humeur reprenait le dessus dans des rengaines, dont celle-ci, qui se prête à doubles sens :

                    métro-li-méli-mé-métro
                    trop-poli-mé-potin-métropo
                    li-méli-métro-li-métropo
                    métro-li-métropolitain


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    Premier autobus automobile à Paris. (Brillé-Schneider, P2-1905, moteur à combustion interne).
    La première ligne reliait Montmartre à Saint-Germain-des-Prés et passait au carrefour Damrémont/Cloÿs/Ordener.
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      Un peu plus tard, en 1905, le moteur à combustion interne avait acquit droit de cité dans les transports urbains et les chevaux-vapeur concurrençaient sérieusement les dix ou quinze mille chevaux de trait qui assuraient les transports divers dans la capitale. L'année suivante la première ligne officielle d'omnibus automobiles partait de Montmartre en direction de Saint-Germain des Prés. La CGO, Compagnie générale des omnibus, inaugurait les autobus Brillé-Schneider, toujours à impériale, sur la ligne qui allait devenir celle du ‘AM'.
    Vincent Hyspa ne manque pas l'occasion de faire une chanson sur L'omnibus automobile avec la complicité d'Eric Satie pour la musique. Dans le décor romantique de la place Pigalle avec son petit jet d'eau, « un omnibus automobile... avec des grands yeux verts et rouges de hibou » écrase « des femmes, des enfants, des chiens et des sergots, des députés et des tas d'autres animaux ». C'est pour la bonne cause : dans l'omnibus, qui effectue des essais, on a remplacé les voyageurs par des sacs de plâtre pour leur épargner... des accidents
    Léon-Paul Fargue aborde la question différemment ; artiste en nostalgie, il éclaire ce qu'il y a d'enrichissant dans les souvenirs :
    C'était tout de même un drôle de corps que l'omnibus. Nous ne l'avons pas bien regardé. Comme un poète, il faut qu'il soit mort pour qu'on y pense.
      ... On montait sur l'impériale de l'omnibus à deux chevaux par trois marches de fer, irrégulièrement disposées, pas plus grandes que des pelles d'enfant, en s'aidant d'une corde.
      ... j'allais, dès que je le pouvais, m'asseoir à l'une des deux places du fond, d'où l'on dominait la croupe des chevaux, dont l'anus s'ouvrait en grand, comme une pivoine, presque aussi souvent qu'il était raisonnable de le souhaiter, et lâchait très proprement des esquilles d'un jaune indien tout à fait somptueux, qui s'accrochaient à la ventrière, aux sangles et aux traits de cuir 1.


    Un jour, vint à passer rue Caulaincourt, devant le café Le Rêve, le dernier cheval de fiacre. Nous étions trois à la terrasse, subitement debout comme un seul homme. Le fiacre était libre d'occupants. La négociation fut brève. Pour cinq cents francs – cinq cents pions ou vingt-cinq louis, aurait dit l'ami Grisbi – le cocher, qui rentrait à vide, voulait bien nous consentir un tour de manège jusqu'au rond-point des Champs-Elysées ; c'est là qu'il piaffait d'ordinaire en compagnie de son cheval. Ce qui fut fait par une belle journée d'été, sous le regard attendri et envieux d'Elyette, la jeune patronne du Rêve, et l'admiration des badauds.
    C'était dans le courant des années soixante ; au XXe siècle. L'intimité du fiacre et de Paris s'achevait par l'usure : le fiacre mondain, le fiacre bourgeois ou celui des affaires et Le Fiacre des frivolités chanté par Yvette Guilbert au Moulin rouge, sur le boulevard de Clichy ou au Divan japonais, rue des Martyrs. Tandis que l'auteur du Fiacre, Léon Xanrof, est propriétaire de l'immeuble où sera ouvert le Studio 28, rue Tholozé où nul fiacre ne s'aventurait à cause de la pente, ce qui faisait l'affaire des enfants qui en disposaient en toute propriété pour leurs jeux
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Note 1 : D'après Paris.
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