MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Carrefour enchanté

    Mademoiselle Paula demeurait 26, rue Norvins, quand l'immeuble était encore rue Norvins. Le bas de la rue Norvins formait avec l'avenue Junot et la rue Girardon qui les croisait, une sorte de carrefour enchanté et infernal par la concentration d'individus bizarres.
    Dans l'immeuble du 26, vivait également le compositeur et chef d'orchestre D. E. Inghelbrecht qui, selon la mode américaine de l'époque, se prénommait doublement : Désiré, Emile. C'est le fondateur de l'Orchestre de la radiodiffusion (appellation de 1934) devenu l'Orchestre national de France.
    Marcel Aymé, déjà montmartrois, est venu habiter l'immeuble où il a vécu la fin de sa vie ; après quoi Jean Marais qui était voisin, dans l'ancienne folie Sandrin, a représenté le Passe-muraille de manière un peu anecdotique pour ce personnage surnaturel et, on a installé subrepticement l'immeuble du 26, rue Norvins, place Marcel Aymé ; la rue Norvins, ainsi légèrement amputée, avait déjà connu des appellations variées depuis le XIe siècle.
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    Au fond, à gauche, l'ancien 26 de la rue Norvins devenue place Marcel Aymé pour la circonstance. C'est là effectivement qu'habitaient Marcel Aymé, Paula Valmont et Désiré,.Emile. Inghelbrecht.

    A droite, l'entrée de l'immeuble 4, rue Girardon. où vécut le chat Bébert, et par conséquent son maître Louis-Ferdinand Céline ainsi que plus tard Madame Moreau et Jean Obaïka.
    La vocation et la sensibilité de Marcel Aymé dépassent de loin ces contingences. Son inspiration n'a rien perdu des qualités de l'enfance, elle marie facilement le concret et l'invention en utilisant les adresses et le décor local pour y situer les scènes extravagantes de son récit, quitte à tricher joyeusement – dans Le Passe-muraille – en citant le 75 bis de la rue d'Orchampt qui n'atteint pas les vingt numéros. L'inspiration et la fantaisie poétiques de Marcel Aymé explorent une aire de liberté qu'on pouvait imaginer à Montmartre. Cette aire de liberté naissait assez simplement de la topographie, du décor, de la situation ambiguë de cette enclave, à la fois ville et campagne, et comme les règles n'étaient pas vraiment celles de la circonscription administrative, règles dont on a toujours essayé de la détourner en faisant de Montmartre une sorte de principauté, on était tenté d'afficher des règles de vie différentes de celles qui sont communes et habituelles. La notion de campagne ou de village contribuait à autoriser des pratiques qu'on imagine mal à Paris.
    A l'époque où deux ou trois peintres peignaient sur le Tertre, l'un d'eux, Patrice Dervalleganthe, recevait une fois par semaine les amis de ce temps-là (il n'y a guère plus d'un demi-siècle). Il tenait salon et table ouverte dans les petites constructions qui dominaient d'un haut perron les escaliers de la rue Saint-Vincent. Quelqu'un, parmi les familiers, avait préparé une bassine de spaghetti ou un vaste ragoût collectif. Entrait qui voulait. Michel Magne ou l'un des convives se mettait au piano, Francis Lai venait avec son accordéon. Puis on faisait circuler un ustensile de cuisine dans lequel chacun déposait sa contribution ; peu, davantage ou rien du tout. Patrice, qui ensuite tiendra une crêperie rue Gabrielle et terminera sa vie en vendant de la fripe à Monteux dans le Vaucluse, aimait les animaux auxquels il accordait toujours une certaine liberté. Il avait un perroquet célèbre chez les pompiers de la caserne Carpeaux qui s'ingéniaient à le repêcher dans les arbres, un mouton qu'il promenait comme un chien dans tout Montmartre et un lapin qui fut victime d'un attentat.
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    Cette petite place surplombe les escaliers menant au square Constantin Pecqueur. et à la rue Caulaincourt. Il y a quelques années la sollicitude municipale l'a baptisée place Dalida, avec l'encouragement de son frère et néanmoins producteur, commerçant du quartier. Pour éviter toute incertitude, la place a été enrichie d'un piedestal porfant le buste de la chanteuse ; il s'agit bien de l'interprète de l'impérissable Bambino.
    Nous avions les moyens de remplacer cet ex-voto puéril par une autre image : celle du chat Bébert, témoin de l'exil intérieur de son maître, animal responsable qui attendait sa réhabilitation.
    Et puis le maître et compagnon du chat Bébert est venu habiter Montmartre en 1924, l'année de la construction de l'immeuble où vivra Dalida qui n'est pas encore née. L'arrière du 98, rue Lepic jouxte le bâtiment.


    A l'angle opposé de la rue Norvins, 4, rue Girardon, un autre animal de légende a été le témoin des meilleures heures de la vie de son maître avant les épreuves, au début de la décennie 1940. Le chat Bébert vivait au cinquième étage de cet immeuble imposant. Et son maître aussi.
    Au quatrième étage se tenaient les réunions d'un groupe de résistants.
    Dix ans plus tard, juste en dessous, au troisième, se réunissaient des amis qui venaient jouer au rami chez Francis le Flambeur, dont il a déjà été question – il avait l'habitude de promener son taxi à la journée. Les habitués étaient Jean Obaïka, patron de la Maison rose, le peintre Jean Hanquet et deux ou trois autres. Jean Obaïka finira par habiter, en compagnie d‘Annette qui chantait gracieusement Les escaliers de la Butte et autres chansons montmartroises, le rez-de-chaussée de l'immeuble dans la partie du fond dont les fenêtres ouvrent sur la rue Norvins.
    Une autre occupante de ce rez-de-chaussée justifie une mention toute particulière ; elle y exercera la profession de dentiste, profession connue pour avoir des activités largement bénéficiaires et mériterait les honneurs d'une plaque. Madame Moreau est probablement la seule dentiste de Paris qui ait réussi à faire faillite et ce n'est pas faute de clientèle.
    La première fois on lui demandait :
    – Combien croyez-vous que ça va coûter ce que vous allez me faire ?
    –  Je ne sais pas, commencez par vous faire soigner, nous verrons ensuite.
    C'était préoccupant ; au bout de deux séances on réitérait la question sous une autre forme :
    – Je voudrais savoir, madame Moreau, combien je vous dois, cela me serait moins difficile que de vous payer tout d'un coup ?
    – Oh, mais non ! Vous avez encore des soins à faire !
    Et puis quand le travail était terminé :
    – Je peux vous payer, madame Moreau ?
    – Mais non ! Mais non ! Je suis très occupée, aujourd'hui, il y a des gens qui attendent. Vous me paierez la prochaine fois, si vous avez encore besoin de mes services.
    La moitié de ses clients ne la payait jamais. Elle en paraissait très heureuse. Elle avait l'expression avenante d'une personne occupée mais disponible, d'une femme comblée.

    Donc, au cinquième étage, le chat Bébert, doté d'une constance autant que d'une souplesse dont on admire la permanence. Et, par conséquent, son maître Louis Destouches, devenu Louis-Ferdinand Céline à deux pâtés de maison de là, 98, rue Lepic où il était domicilié depuis 1929, malgré de nombreux déplacements, maints voyages, le plus significatif étant le Voyage au bout de la nuit.
    Donc, au cinquième étage, le chat Bébert, doté d'une constance autant que d'une souplesse dont on admire la permanence. Et, par conséquent, son maître Louis Destouches, devenu Louis-Ferdinand Céline à deux pâtés de maison de là, 98, rue Lepic où il était domicilié depuis 1929, malgré de nombreux déplacements, maints voyages, le plus significatif étant le Voyage au bout de la nuit.
    Junot, Girardon, Norvins. Ce carrefour enchanté et pervers, réunisait souvent au 2, avenue Junot, chez Gen Paul le peintre, des individus bizarres, remarquables, sensibles, craintifs ou violents, souvent les deux, tels Marcel Aymé ou l'acteur Robert Le Vigan qui se débarrasse du chat Bébert auprès de Céline.

    L'amitié bancale entre Gen Paul et « Ferdine » était portée par l'attirance du second pour le langage argotique du premier et leur gourmandise commune pour les ballerines. Gen Paul, ayant perdu une jambe à vingt ans, ressentait tout à travers une amertume due à son infirmité. A bien y regarder, la peinture colérique de cet homme acariâtre n'est pas exempte de rancune dans la manière impulsive de figurer et de défigurer. On le voyait encore, dans les années 60, au Pichet du Tertre où le patron Toto aimait bien l'appeler Paul Gen. Il se tenait près du comptoir, la mine peu avenante, assis de telle manière sur un des hauts tabourets, la jambe valide naturellement fléchie, le pilon rigide ne appui sur le sol, qu'il avait l'allure d'un corbeau perché sur sa jambe de bois.
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    Un peu plus bas, Samuel Rosenstock. le père du Dadaîsme c'est à dire Tristan Tzara fit construire en 1926, grâce à la dot de sa femme Greta, une maison au 15, avenue Junot. par l'architecte Adolf Loos apôtre du style dépouillé par opposition à l'Art nouveau.
    D'abord fâché avec André Breton, au caractère exigeant et peu amène, Tzara et Breton se réconcilient et quelques années plus tard la maison accueille les réunions des surréalistes dont Eluard et Aragon vers 1931.

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    Juste avant le 15 c'est donc au 13 que Francisque Poulbot vécut les dernières années de sa vie dans une maison qu'il avait fait construire au confin des années 40 en prenant soin de la signaler par une fresque en céramique représentant les charmants « petits Poulbots » qui l'avaient fait connaître.
Carrefour








    ... à suivre...