MOHTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Le premier Chat Noir


    De jour ou de nuit, ils ont dormi les uns chez les autres, au Chat Noir, au Bateau-Lavoir ou dans un réduit chez un sergent de ville, comme Jehan-Rictus quand il n'était pas à la rue ; ils ont partagé les restes de la veille, se sont rencontrés aux terrasses de cafés exemptes de touristes, chez L'ami Emile ou chez Courciat dit « Bidochard », se sont pris d'affection, tels P. Picasso, A. Salmon, G. Apollinaire et Marie Laurencin ; ils ont chanté, bu, chanté encore, et dans ce concert étrange, exotique ou pervers Jules Jouy, Emile Goudeau ou Bruant n'étaient pas toujours les plus agités.
    Ils se sont querellés violemment sur des sujets insignifiants : le billard en bois par exemple ; ils ont peint des toiles, des murs, des plafonds, des enseignes avec du matériel de fortune ou la queue d'un âne ou descendu les marches du funiculaire à bicyclette. On ne sait pas toujours dire lequel est excessif, excentrique ou passionné du juif qui se convertit place Ravignan, du poète maudit qui, contre toute attente, se marie place des Abbesses ou de celui qui épouse la même femme chaque année.
    Ils sont plombier, pharmacien, diplômé de Centrale, boucher. Chacun apprend sa langue ou la construit, celle des faubourgs ou du Périgord, de l'antiquité grecque ou des bords de Loire.
    Il y a encore des vaches rue du Mont-Cenis.

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  Vacherie au 61, rue du Mont-Cenis, presque à l'intersection de la rue Marcadet. ; on y vendait du lait.

  Après le carrefour, dans la partie élargie de la rue du Mont-Cenis, au 67, emplacement d'une très ancienne chapelle :
La Trinité, qui jouait un rôle dans les processions.

    Chacun dit ce qu'il sait dire ; il n'y a pas de principe, de procédé, pas d'école ; l'école dont Gaston Couté n'aura pas assez d'une courte vie pour dire le rôle affligeant :

                          Gris' coumme eun' prison, haut' coumme eun' casarne,
                          L'école est d'vant eux qui leu' bouch' le ch'min1.


    Plus tard, Henri Chassin revendiquera l'héritage des Hydropathes, quelques lustres après qu'Emile Goudeau les eut reniés ; en haut de la rue Ravignan Christian Guitreau écrira des chansons, Valbert et Kerambrun chanteront au Tire-Bouchon et Bernard Dimey rencontrera Henri Salvador chez Attilio, au Pichet du Tertre, pendant que Gen Paul achève sa dernière toile au coin de la rue Girardon.
    Dans la rue du Mont-Cenis, à l'ombre de la Tourelle, Daniel Sarne écrira des poèmes en guettant le téléphone, avant d'être chroniqueur judiciaire ; rue Cortot Jacques Lancien en fera autant en relisant le courrier de Céline ; Bernard Salmon fera une apparition à la mairie de Montmartre où Anatole, le vrai-faux garde champêtre aimait à jouer de l'accordéon.
    Des mécaniciens, des astronomes, des philosophes feront œuvre poétique au pied de la butte ou un peu plus haut ; des croque-morts et des gardiens de la paix iront larmoyer à la Maison Rose en écoutant chanter Annette accompagnée par le vieux Fernand sur une épinette ; des représentants et des assureurs iront admirer Nicole Ray qui dira  Les petites Baraques ou chantera Jean Gilles.
    Entre le boulevard haut en couleurs et la place du Calvaire aux premières lueurs du jour, la poésie des lieux et des spectacles, parfois baroques, rivalise avec la poésie des mots.
    Le premier Chat Noir. Celui du 84, boulevard de Rochechouart était installé dans un ancien bureau de poste. Celui-la n'échappait pas à la règle ; comme à l'ordinaire et comme celui des Abbesses il était très exigu et le Chat Noir s'y trouvait à l'étroit. A côté se trouvait un horloger dans la boutique mitoyenne. Quand les affaires du Chat Noir ont commencé à prospérer, il est apparu évident et même impérieux que la boutique de l'horloger puisse être réunie au local du cabaret ce qui l'aurait rendu plus confortable. Salis, qui s'y connaissait en affaires, croyait déjà le problème résolu en faisant, malgré sa pingrerie proverbiale, des propositions de plus en plus alléchantes à l'horloger pour qu'il abandonne sa boutique et parte s'installer ailleurs. L'horloger n'entendait rien aux propos de Salis et sa femme était encore plus rebelle à ce projet malgré les propositions avantageuses.
    Le noyau d'habitués du cabaret se mit à tourmenter l'horloger et sa femme par des moqueries sans ménagement, toutes sortes d'avanies qui menaçaient son commerce, des canulars inconvenants en lui faisant livrer des objets hétéroclites, notamment des collections de pots de chambre. Ils finirent par l'emmurer vivant en recouvrant sa vitrine d'affiches.

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Le premier Chat Noir, 84, bd de Rochechouard.
  A droite de la façade du cabaret, on distingue la boutique de l'horloger.


    La femme de l'horloger, ne se possédant plus, se vengea en arrosant les habitués à coup de seau d'eau puis en lançant des pavés dans les vitres du cabaret. Police, scandale, émeute puis tout s'arrange, l'horloger finit par déménager. Et la boutique est annexée.
    Cet horloger récalcitrant et persécuté qui, sans le vouloir, a participé largement à la vie du Chat Noir a fait plus encore, toujours sans le savoir ; même absent on a continué de le prendre pour cible.
    Dans la pièce en cinq actes que Satie avait écrite avec Jules Dépaquit et dont on ignore presque tout, on sait seulement que pendant les cinq actes un personnage étrange et obscur traversait régulièrement le fond de la scène dans les deux sens en transportant des horloges ; on apprenait à la fin l'unique raison de son manège : il était horloger.
    C'est la même inspiration horlogère qui incitera le haut fonctionnaire Maurice Legrand, alias Franc-Nohain – père de Jean Nohain et de l'acteur Claude Dauphin –, à écrire une comédie en un acte, L'Heure espagnole, jouée en lever de rideau à l'Odéon, dans laquelle Concepciòn, la femme de l'horloger municipal de Tolède, Torquemada, appelle gentiment son mari Totor pour mieux le tromper. C'est un modèle de libertinage aux phrases à double sens que Franc-Nohain réalise à destination de ses amis montmartrois, le public n'y voyant que du feu. Ainsi, Concepciòn qui ne souhaite pas recevoir son amant, lui dit : « J'attends les déménageurs ». Expression populaire un peu démodée dont le sens plutôt cru n'échappera pas aux plus avertis ; bien qu'elle attende vraiment des déménageurs.
    Œuvre remarquable puisque, un peu plus tard, Maurice Ravel, élégant et méticuleux, qu'on appelait parfois « l'horloger suisse », mettra la comédie en musique en introduisant dans son orchestration somptueuse des effets d'humour ou de comique purement musical qui épousent parfaitement l'argument ; l'élégant Ravel qui admirait le non-conformisme – particulièrement celui d'Eric Satie, il avait reconnu lui « devoir beaucoup » –, eut un triomphe, un des premiers de sa carrière, avec cette comédie musicale au Covent Garden de Londres.
    Maurice Ravel dont le père était ingénieur, savoyard d'origine suisse, avait, outre le sens de la précision, le goût et le talent de l'humour musical et poétique. Il ne s'agit pas d'une précision étroite et accablante mais de cette sorte de précision qui permet d'user de liberté dans un cadre dont on connaît parfaitement les contours. Si la poésie et la mathématique font assez bon ménage, de Charles Perrault à Marcel Aymé, voir Lewis Carroll, Paul Valéry, Maurice Princet, l'humour et la musique sont rarement cités de pair.

    Quant à l'humour suisse, où diable les Suisses vont-ils mettre leur humour ?
    Il n'est pas totalement ignoré grâce aux chansons de Gilles et peut-être aux histoires de Ouin-Ouin.
    Et l'humour musical suisse ?

Chat Noir
Freddy