MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Electricité, téléphone, stéréophonie, cinéma, tramway.

Cliquez pour agrandir l'image

Page publicitaire dans le Bottin de 1924.

    En cette fin de siècle le progrès prend une tournure technique. En 1881, on en fait la démonstration à l'occasion de l'Exposition Internationale d'Electricité au Palais de l'Industrie, qui laissera la place au Petit Palais en 1900. L'exposition accueille 900 000 visiteurs dont Victor Hugo. Pour la première fois à Paris un tramway électrique, construit par Siemens, fait la navette sur les quelques centaines de mètres qui séparent le Palais de l'Industrie de la place de la Concorde. La foule est enthousiaste mais il faudra un quart de siècle pour que cette technique soit généralisée.
    L'électricité peut avoir une incidence sur la manière d'appréhender les arts. On connaît Clément Ader comme « le père de l'aviation » et l'inventeur du mot « avion 1 ». On sait moins que cet ingénieur était électricien. Il avait perfectionné le téléphone de Bell et installé le premier réseau téléphonique de Paris en 1880. Un an plus tard, au Palais de l'Industrie, il installe des petits salons pourvus d'écouteurs téléphoniques qui permettent d'entendre en direct les représentations de l'Opéra et du Théâtre français. Ces écouteurs, le gauche et le droit, constituent deux canaux distincts et les auditeurs peuvent, sans les voir, situer les interprètes dans l'espace. Ainsi, pendant que les Parisiens découvrent le Chat Noir et les cabarets de Montmartre, ils peuvent également découvrir le téléphone et… la stéréophonie inventée par Clément Ader. La Compagnie du Théâtrophone exerça ses activités jusqu'en 1932, laissant la place à la radiodiffusion.

    Les inventions ou les perfectionnements décisifs se multiplient et parmi eux le cinématographe, le cinéma tout proche qui, un jour, pourra réinventer les parcours historiques. En qualité de septième art, il aura naturellement sa place à Montmartre.
    La plus noble conquête du cheval est le cinéma. Une débauche d'appareils de prise de vues aux noms extravagants décompose les phases de son galop en vingt-quatre images, grâce à vingt-quatre chambres noires disposées sur son parcours ; un Anglais a imaginé ce procédé schématique, compliqué à reproduire en projection mais probant. On ne sait pas encore que c'est du cinéma.
    Dès 1878 les images bougeottent et tressautent. Puis c'est le cinéma des frères Lumière, le cinéma de Méliès dont le petit-fils, conférencier de son grand-père, peinait, dans les années 1970, à monter l'escalier de service jusqu'au septième, au 68, rue Caulaincourt ; celui d'Abel Gance aidé de « la » main de Cendrars qui lui sert d'assistant.

Cliquez pour agrandir l'image
Rue Francœur; sur la droite la grille d'entrée des Studios-Pathé.
    Quand le cinéma rencontre Montmartre cela produit quelque cinq cents films, séries télévisuelles, documentaires ou sujets d'actualité tournés en décors naturels dans le quartier, jusqu'àu début du XXIe siècle ; sans compter tous ceux qui ont été tournés, montés ou doublés dans les anciens studios Pathé de la rue Francœur, devenus la FEMIS.
Cliquez pour agrandir l'image
Au fond, les studios, leur bâtiment et leurs aménagements

Le studio 28 vers les années 50

Cliquez pour agrandir l'image    Quand Montmartre découvre le cinéma cela devient délirant. Un immeuble et un terrain de la rue Tholozé appartenaient à Léon Fourneau, connu sous le nom de Xanrof, un des rares Montmartrois d'origine. Raymond Souplex et Jane Sourza y font un cabaret dans une construction de fortune et s'y produisent : c'est La Pétaudière. En 1928 le cabaret, qui devient le Studio 28, a été acheté par un étudiant en médecine de vingt-trois ans qui est aussi journaliste, Jean-Placide Mauclaire. Il n'est pas dans le besoin, il a le goût de la découverte et une admiration caractérisée pour les surréalistes, en particulier pour Buñuel. Après avoir projeté un documentaire de tournage sur le Napoléon d'Abel Gance, il met au programme, la même année, Un chien andalou de Luis Buñuel et Salvador Dali. Puis en 1930, L'Age d'or dont les scènes de rapports sexuels et les allusions à la religion suscitent un scandale : la Ligue des Patriotes et la Ligue antijuive saccagent la salle y compris les œuvres surréalistes exposées, provoquent un incendie et tentent d'expulser les spectateurs à coups de matraque. Le film sera interdit pendant un demi-siècle et Mauclaire devra abandonner le Studio 28 en même temps que ses économies. En fait de progrès technique, le Studio 28 est à l'avant-garde ; il est pourvu dès l'origine de différents projecteurs et du système de projection sur écran triptyque cher à Abel Gance. Après avoir vivoté pendant une vingtaine d'années la salle retrouvera un bel élan, par les frères Roulleau, après la Libération.
Cliquez pour agrandir l'imageLes salles de projection s'installaient dans les cafés ou les granges, puis dans les music-halls. Comme au village, bien que beaucoup plus tard, le cinéma s'installe dans un local rustique, place des Abbesses. De la Libération jusqu'au début des années soixante, à côté du terrain occupé par l'ancienne mairie jusqu'en 1896, mi-square mi-terrain vague, le Cinéma des Abbesses aura ses années de prestige villageois. La chronique ne nous dit pas dans quelle tenue les abbesses de Montmartre allaient au cinéma mais il nous souvient que les habitués du voisinage s'y rendaient volontiers en pantoufles, voire en robe de chambre. De cinéma, il avait surtout le nom écrit sur un fronton extra plat, sorte de trumeau destiné à masquer le manque d'ampleur du bâtiment qui l'abritait. La salle était de plain-pied avec la petite impasse, au coin de la rue La-Vieuville, on passait sans transition de la rue au cinéma. Le mobilier lui donnait une allure de patronage. Il était dépouillé comme l'antichambre du Purgatoire. On n'y voyait pas les dernières nouveautés à la mode ; il y avait cependant un écran.

Le cinéma des Abbesses en pleine exploitation



Il se peut bien que, dans les dernières années, il ait perdu son trumeau. L'Annuaire général du Cinéma a enregistré la fin d'exploitation en 1955 mais il nous faut bien admettre, d'après une chronologie personnelle, qu'il fonctionnait toujours au début des années soixante ; peut-être « au noir » ce qui conviendrait pour un cinéma.
    Entre les deux guerres, de nombreuses salles s'étaient ouvertes au public, remplissant la fonction de cinémas de quartiers parfois très circonscrits. Ainsi le Cinéma Ramey, dans la petite impasse Pers qui donne sur la rue Ramey ; le Montmartre Palace au coin de la rue Duhesme et de la rue Lamarck ; le Cinéma Montcalm au coin des rues Ordener et Montcalm : c'était une jolie salle à l'italienne parfaitement entretenue où l'on se rendait en famille et discrètement endimanché car on pouvait y rencontrer une personnalité locale, l'instituteur ou le médecin de famille ou encore le fourreur et connaître le fourreur était un signe de distinction ; plus populaire était le Nouveau cinéma, 125, rue Ordener : c'était une entreprise familiale, Didine contrôlait les billets à l'entrée, sa mère tenait la caisse, son frère assurait la projection en réglant soigneusement les électrodes des lampes à arc et la belle-sœur vendait des esquimaux :
    « …Esquimaux glacés, chocolats, bonbons acidulés, pastilles de menthe "La Valence"… » Elle pouvait remplacer l'un des trois autres en cas de défaillance.
    Par contre on venait de loin au Marcadet Palace, 110, rue Marcadet. Music-hall et cinéma, construit vers 1910 sur l'emplacement d'un jeu de boules à l'enseigne de La Tourelle, par proximité avec les vestiges supposés d'un rendez-vous de chasse d'Henri IV, dans la garenne de Montmartre ; à l'angle de la rue Marcadet et de la rue du Mont-Cenis il n'en reste que la tourelle qui pouvait être un colombier à moins que ce ne fût un moulin destiné à broyer la roche utilisée par la porcelainerie de Clignancourt. Grand cinéma, superbes attractions en souvenir du music-hall, il comportait, tout en haut, des gradins dépourvus de sièges, séparés par une barre d'appui : le « poulailler ». Après réfection, il sera utilisé pour des émissions publiques de télévision.

Cliquez pour agrandir l'image

    A l'est de la Butte on ne peut pas taire la présence quasi historique des Grands magasins Dufayel – le Palais de la Nouveauté – entre la rue de Clignancourt et le boulevard Barbès, qui proposaient des séances de cinéma dès 1896.
                                              ==>

Cliquez pour agrandir l'image
    Et, par conséquent, à l'ouest, il faut mentionner l'existence de cette basilique du Dieu Cinéma que fut le Gaumont Palace de 1911 à 1972. Année terrible : pendant plusieurs semaines, cette année-là, une foule fiévreuse se rassemblait sur le terre-plein de la place de Clichy ; l'espace manquant, la foule débordait sur la chaussée, gênant la circulation des voitures qui, saisissant l'occasion, ralentissaient comme frappées d'une paralysie subite. Toutes les têtes, y compris celles des automobilistes, étaient tournées vers une masse de plusieurs tonnes suspendue à l'extrémité d'un câble ; le câble, balancé par la flèche d'une grue géante oscillait et la masse venait frapper la façade du Gaumont qui s'émiettait ou tombait à terre par pans entiers. La place de Clichy respirait au rythme de ce balancier qui vous coupait le souffle. Les badauds hésitaient à s'entreregarder comme s'ils éprouvaient un sentiment de honte à contempler un spectacle obscène.

Cliquez pour agrandir l'image
    Sur le versant sud, non loin du quartier des Abbesses, le Théâtre Montmartre qui allait devenir le Théâtre de l'Atelier, succomba au phénomène et fut un temps le Cinéma Théâtre Montmartre.

                                                                                                ==>

    Le cinéma a engendré un art tout particulier, celui de l'affiche de cinéma ; un des maîtres de cet art fut René Ferracci dont la mère était concierge rue de Trétaigne, à cette heureuse époque où les concierges étaient la conscience des Parisiens. Les affiches de René, dont les maquettes                                                                se fabriquaient alors avec des découpages, de la colle, du dessin et de l'inspiration, suggéraient le film au premier coup d'œil. Dans un style reconnaissable, c'était déjà du cinéma.
__________________________________

Note 1 : L'Avion III « plane » au dessus d'un escalier monumental du musée des Arts et Métiers.
Cinéma
Tram 54