MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Georges Clemenceau


    Le 1er septembre 1870 Napoléon III est à Sedan ; menace de mat en deux coups. L'armée de Mac Mahon est encerclée sans espoir, Napoléon III capitule le 2 septembre. Echec et mat. L'empereur des Français est prisonnier.
    Depuis six mois Georges Clemenceau est de retour des Etats-unis où il a passé cinq ans, on ne sait pas très bien pourquoi. La curiosité pour les institutions américaines est probablement mêlée de dépit amoureux, ce qu'il n'avoue pas.
    Le 4 septembre il est dans la foule qui envahit le Palais Bourbon, pour réclamer la déchéance de l'Empereur, puis se dirige sur l'Hôtel de Ville pour exiger un gouvernement de Défense nationale. La république est proclamée.
     
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Etienne Arago

    Le maire de Paris, qui le connaît, l'envoie apposer les scellés sur la porte de la salle des séances, au Sénat, assez curieusement en compagnie de Charles Floquet, son rival heureux dans l'affaire de cœur qui fut un des motifs de son exil temporaire vers l'Amérique.
    Maire de Paris, c'est un poste nouveau, plusieurs fois institué et supprimé. Le maire de Paris, qui vient d'être nommé en conséquence des événements, est Etienne Arago, jeune frère du physicien François Arago. Etienne Arago est un ami du père de Clemenceau mais également un familier de Georges, bien que son aîné, en compagnie de qui il fréquentait les cafés du Quartier latin, à peu près en même temps que Verlaine. Ils n'en faisaient pas le même usage.
    Le 5 septembre Etienne Arago, faisant la chasse aux sorcières, remplace toutes les municipalités d'arrondissement. A tout hasard il décrète Clemenceau maire du XVIIIe. Comme quoi, les relations de bistrot peuvent être utiles en politique.
    Il y a un certain J. A. Lafont comme conseiller municipal. Et Lafont est également un ami ; c'est chez Lafont 19, rue Capron qu'il habitait au retour des Etats-Unis après avoir accompagné sa femme en Vendée.
    C'est une municipalité de « copains » d'abord nommée et non élue, comme on le lit parfois.
    Par un décret du 1er novembre le maire Arago organise des élections municipales en huit jours, c'est plutôt rapide, pour les 5 et 7 novembre ; et le duo est reconduit dans ses fonctions par un vote populaire. Il ne devait pas y avoir beaucoup de concurrence ou bien la concurrence n'a pas eu le temps de faire campagne.
    Deux autres conseillers : Louis Dereure, que nous connaissons plutôt comme Simon Dereure et Charles Jaclard complètent l'équipe.
    Georges Clemenceau est donc le premier maire républicain élu dans le XVIIIe arrondissement, un peu par la force des choses, et son accession au pouvoir municipal, assez peu significative, témoigne seulement de son appétit politique.
    Absent de France depuis cinq ans, il n'a aucune emprise sur la vie politique ; il a subi et suivi les événements consécutifs à la déclaration de guerre, à la chute de l'Empire et... rencontré son ami Arago.
    Chez les Clemenceau on est médecin de père en fils et Georges est docteur en médecine. Il exerce la profession en différentes circonstances, par nécessité, apparemment sans grande conviction et il s'échappe régulièrement de ce milieu insalubre et de cette activité qui ne convient pas à son tempérament.
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    Dans le renfoncement, au premier plan à gauche, Georges Clemenceau avait installé son cabinet médical au fond de la cour, sinon par vocation, du moins pour exercer une activité qui le rapproche de la population du quartier.
    A Montmartre il installe un petit dispensaire, deux pièces au fond d'une cour, 23, rue des Trois-Frères. Il a du mal à supporter le défilé infernal des malades, agrémenté de quelques solliciteurs et quémandeurs qui adoptent parfois la tenue de rigueur pour être reçus : la visite médicale dans le plus simple appareil est un prétexte pour solliciter un emploi ou une faveur. Certains jours le concierge, qui est aussi marchand de légumes, voit déborder la file d'éclopés en attente jusque devant sa boutique ; amicalement et sans rancune.
    S'il fallait chercher la poésie chez Georges Clemenceau, égaré parmi les artistes montmartrois, on la trouverait peut-être dans le mystère de ce départ brutal pour le Nouveau Monde et de cette longue absence qu'on analyse difficilement. Plus tard serait-ce une poésie de l'action, des duels nombreux, à l'épée comme au pistolet, des duels oratoires ? Ce pourrait être une sorte de poésie athlétique.
    Georges Clemenceau qui revient de loin, comme pour mettre un peu d'ordre, tombe à pieds joints dans la mairie du XVIIIe, enjambe les crises, les ministères, les régimes, les situations, saute de Paris à Londres, puis à New York, revient, repart, franchit les étapes, bascule de l'aristocratie équestre, tendance naturelle, à la médecine des pauvres par obligation ou exigence et l'inverse d'un simple coup de reins, exactement comme il pratiquait en Vendée le saut à la perche, instrument traditionnel indispensable, utilisé par les Vendéens pour franchir les nombreux ruisseaux et petits canaux qui courent dans le bocage.
    Le temps des discours viendra mais Clemenceau n'écrit pas encore l'histoire de la France.
    Pour voir les mouvements de foule sur la place des Abbesses, face à la mairie dont il était le nouveau maire, c'est sur la poignée léonine de la crémone, dans le décor voulu par la Malibran, qu'il porte la main.
    Il n'était pas encore le Tigre.
    Le Tigre « bouffait du curé » ?
    C'est aujourd'hui le curé de la paroisse ou son vicaire qui efface les empreintes séculaires sur cette crémone qui ferme toujours une fenêtre de la pièce principale. Les peintures ont été refaites dans un souci de propreté qui ne semble pas aller dans le sens de la restauration et les médaillons, dominant le linteau des portes, ont été repeints, à l'évidence, par un génie besogneux qui les a rendus plus montmartrois qu'il n'était décemment souhaitable.
    A la mairie, Clemenceau qui siége un peu moins de sept mois, sera remplacé, pendant la Commune, par un « artiste », Jean-Baptiste Clément ; mais quand les artistes s'installent dans notre mémoire c'est la politique qui les fuit : il sera maire pendant un peu plus de deux mois. Simple apparition de circonstance qui le fait échapper aux tablettes de la mairie ; il n'est pas gravé dans le marbre officiel qui établit la succession des équipes municipales du XVIIIe arrondissement.
    Quant à la guerre, elle fut promptement expédiée : en sept ou huit mois l'Alsace, la Lorraine, cinq milliards de francs or, l'armée de Bazaine, trente mille morts pendant le siège de  Paris sont versés au compte de pertes et profits.
    Et dans la colonne des profits ? … Le temps des cerises de J.-B. Clément.
Clemenceau
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