MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Du village de Clignancourt au XVIII e arrondissement

    Le quartier actuel de la mairie s'est ordonné autour du centre du village de Clignancourt, à l'origine hameau de carriers, qui était une propriété des seigneurs de Saint-Denis ou pour mieux dire de l'abbaye de Saint-Denis qui la distribuait en fiefs. Chacun des petits vassaux était un seigneur de Clignancourt ou le prétendait. Les terres de l'abbaye s'étendaient bien au-delà de ce quartier de la mairie, vers Barbès et vers Clichy. A la suite de ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui un redressement fiscal, l'abbaye de Saint-Denis doit se séparer de Clignancourt qui devient, en 1569, la propriété d'un véritable seigneur, Jacques Ligier et de ses successeurs. Un siècle plus tard, la seigneurie est rachetée par les Dames de Montmartre.
    Puis s'installent les maisons de campagne et s'édifient les grandes propriétés foncières des Labat, des Lécuyer, des barons de Trétaigne et autre Compoint. La mairie elle-même est construite longtemps après l'annexion de Montmartre, fin du XIXe, début du XXe siècle. Les services municipaux se trouvaient précédemment sur la Butte.

                                                                                                   

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Emplacement de la future mairie
du XVIII e arrondissement.
    Quand Paul Verlaine épouse Mathilde Mauté, en 1870, la mairie actuelle n'existe donc pas.
    En revanche, Notre-Dame de Clignancourt, consacrée sept ans auparavant, avait été construite à la réunion de La Chapelle et de Clignancourt pour constituer le XVIIIe arrondissement. Saint-Pierre de Montmartre était alors la seule église paroissiale, après avoir été abbatiale, et commençait à s'effriter sérieusement. Quelques années auparavant on avait enfin déblayé les ruines du télégraphe Chappe qui avait brûlé en 1844, endommageant le chœur. On envisageait même de démolir ce qu'il restait de la plus vieille église de Paris.
    Mathilde demeurant 14, rue Nicolet, Notre-Dame de Clignancourt est sa paroisse et la cérémonie religieuse est célébrée dans la nouvelle église, place Sainte-Euphrasie, la future place Jules Joffrin.
    Quant au mariage civil, il est enregistré le 11 août 1870 à la mairie du XVIIIe arrondissement, rue de la Mairie, c'est-à-dire au coin de la rue La-Vieuville et de la place des Abbesses à l'emplacement du square Jehan-Rictus.
    Depuis dix ans Montmartre est devenu Paris et c'est le maire du XVIIIe arrondissement qui marie Paul et Mathilde.
    En sortant de la mairie sur la place des Abbesses, ancienne place de l'Abbaye, ils ne voient pas d'église. Saint-Jean l'Evangéliste ou Saint-Jean de Montmartre – Saint-Jean des Briques, disent les curés qui flattent le populaire –, sera construite une trentaine d'années plus tard par Anatole de Baudot. Ce sera une première référence en matière de ciment armé 1.

    Mais ils peuvent voir sur la droite cette jolie construction de deux étages – sur la rue, car elle en a quatre sur l'arrière – avec des frontons triangulaires aux fenêtres, qu'on appelle encore parfois l'hôtel de la Malibran. La chanteuse y a passé quelques mois vers 1834, avec le violoniste belge Charles de Bériot – créateur avec Henri Vieuxtemps de l'école franco-belge de violon –, environ deux ans avant d'aller mourir en Angleterre.

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    La décoration de l'époque subsiste en grande partie et singulièrement un plafond à moulures et plates-bandes losangées qui se recoupent sur la diagonale, encadrant un macaron central. Les plates-bandes principales sont ornées de rinceaux et les plus petites, qui les bordent, de motifs géométriques sur un fond d'un rouge profond qu'on disait étrusque, d'autant plus profond aujourd'hui qu'il est empâté de goudron et de fumées diverses ; on envisage de le restaurer.


   
Médaillon

encadré par un fronton
surmontant les portes


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Crémone

Georges Clemenceau a posé la main
sur cette crémone quand le bâtiment
était une annexe de la mairie.
Plafond

Pièce principale à l'étage supérieur du presbytère. Maria Garcia dite la Malibran avait fait exécuter ces travaux de décoration vers le début de la décennie 1830.

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    La chanteuse attendait impatiemment le jugement d'annulation de son mariage avec Malibran – américain d'origine française dont elle détestait le nom –, et la possibilité d'épouser le violoniste. L'annulation a été prononcée mais le nom lui est resté, avec l'aide efficace d'Alfred de Musset qui lui a consacré six pages de stances assez ingrates :

Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle ;
Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés,
Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,
Font d'une mort récente une vieille nouvelle…


    Si après cette mort prématurée à vingt-huit ans un hasard miraculeux l'avait ressuscitée, la pauvrette aurait immédiatement succombé à une mort plus cruelle, après la lecture de ce poème de circonstance. Elle serait morte d'indigestion bien avant la vingt-septième stance.
    Celle qui s'est exténuée en cinq langues, à cheval sur deux continents, traverse les siècles parée d'un linceul brodé de stances par Musset, dans sa ferveur ourlée de frénésie. Laissant le flambeau à sa sœur Pauline Viardot qui, sans avoir sa grâce, la surpassait dans le chant et la composition, elle passe.
    María de la Félicidad, née García, sera poursuivie aux confins de ce monde et dans l'autre par un nom d'adoption qu'elle voulait oublier en le répudiant. Déguisée en paysanne à Montmartre, à l'abri des indiscrétions en compagnie de son violoniste préféré, la main sur la crémone à tête de lion d'une fenêtre de sa maison de campagne donnant sur la place de l'Abbaye, elle est restée la Malibran.
    Après sa disparition, l'hôtel dit « de la Malibran » a changé de propriétaire et de vocation. C'est devenu une annexe de la mairie affectée généralement à la résidence du maire, en attendant de devenir le presbytère de Saint-Jean, l'église voisine.

    Le 11 août 1870, le maire Achille Labat, qui a déjà été conseiller municipal, marie Paul et Mathilde.
    Cette municipalité n'en a plus pour bien longtemps avant d'être balayée par les événements politiques et la guerre.
    Ce n'est pas encore la république. La guerre a été déclarée à la Prusse et la république sera proclamée quinze jours plus tard.
    Paul a 26 ans et cette petite Mathilde qui en a dix-sept a confiance en leur avenir. Avenir qui sera profondément troublé par les événements extérieurs et surtout par la nature même de Paul.
    Nous n'étions pas là pour leur lancer quelques poignées de riz dont la blancheur est symbole de pureté dans l'abondance. Elle va en voir de toutes les couleurs. Il est trop tard pour invoquer la protection de l'Evêque Denis, évadé on ne sait trop comment de son tombeau, si toutefois il l'a jamais occupé. Le tombeau gît, sembletil, tout près, par plus de dix mètres de fond à la croisée des rues Yvonne-Le-Tac et des Martyrs, noyé aujourd'hui dans le béton qu'on injecte périodiquement dans le sous-sol de la Butte.
    Ils se sont mariés en août, la guerre avait été déclarée à la Prusse le 19 juillet. La suite ira très vite.

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Note 1 : Quelques Montmartrois aiment citer l'église Saint-Jean comme le premier monument construit en béton armé ; on s'accorde pourtant sur le fait qu'Anatole de Baudot a employé du ciment armé ; le béton armé – c'est une question de granulométrie des graviers – ne sera employé qu'en 1923 pour l'église Notre-Dame du Raincy. Mais c'est tout de même une référence..
Clignancourt

Clemenceau