MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Le déclin de Montmartre.

    Le déclin de Montmartre, de ses cafés, de ses patrons de cabarets qui tutoyaient les arts et besognaient la nuit comme une maîtresse exigeante et rebelle, le déclin d'un Montmartre humainement poétique, naturel et chantant, est une entreprise florissante sur un thème inépuisable qui fonctionne de manière satisfaisante depuis l'origine de ce Montmartre-là.
    La fin de Montmartre fait carrière avec les auteurs nostalgiques et les autres. André Warnod, dès 1912, annonçait dans une oraison le Crépuscule des cafés de Montmartre.
    En 1938, Léon-Paul Fargue, client professionnel des hôtels, bars tabacs, bistrots, cafés et brasseries, Fargue le poète à la langue déliée, hautement musicale, habitué pourtant aux pérégrinations compliquées, n'y va pas par quatre chemins et intitule une chronique : Feu Montmartre. Naturellement, s'il en parle, c'est pour le glorifier : 
 
  J'ai vu Louise dans une sous-préfecture, chantée par un ténor de plate-forme d'autobus et une charmante demoiselle qui n'avait jamais vu Montmartre. […] Rien n'évoque plus heureusement Paris… la rue des Martyrs, la rue Tardieu, lieux géométriques où la petite bourgeoisie rencontrait et rencontre encore la haute bohème…
    S'il ignorait la formule « bo-bo » il la décrit assez bien et en prononce l'avènement :
  …
  — Moi, tu sais, je suis un peu artiste…
Rien n'est plus attristant que ce mot. Mais rien n'est plus juste. Le seul fait de posséder un appartement rue Caulaincourt ou rue des Abbesses, le seul fait de fréquenter le théâtre de l'Atelier, le Gaumont-Palace, le restaurant Marianne, le Studio 28 ou la brasserie Graff vous transforme en artiste. Telle est la puissance de ce quartier sur les hommes et leurs formules.
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    Et quand le sujet est Montparnasse, il précise en préambule : Je suis de ceux qui préfèrent Montmartre à Montparnasse, même depuis que Montmartre est devenu un repaire de danseurs, de bricoleurs frivoles et bien vêtus, et de gens du monde « qui font la nuit comme on fait de la peinture ».
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Le taxi de Léon-Paul Fargue
                                                                                                      (d'après une photo de Brassaï)
    Après Fargue, disparu en 1947, continuons la litanie. Qu'en est-il des bistrots défunts ? Les deux mains ne suffisent pas à en faire le compte, il s'en faut de beaucoup. Par exemple celui-ci, à la lisière de Montmartre, au pied de la rue Pigalle vers 1950.
    Chez Paul, quelques montmartrois qui travaillaient dans ce quartier y déjeunaient régulièrement d'un plat de la meilleure qualité, la qualité qu'on ne trouve plus dans nos contrées touristiques, un plat familial. Le local de cuisine étant grand comme un placard, Betty préparait souvent des plats chez elle et n'avait plus qu'à les réchauffer. Confectionner deux cents raviolis frais, grand format, dans lesquels elle ne ménageait ni la viande ni les ingrédients savoureux, après avoir roulé sa pâte sur le marbre de la cheminée, ne lui causait aucun souci. Betty était italienne. Il y avait une autre raison à cette assiduité : Paul qui, lui, était ch'timi, faisait crédit aux habitués ; il avait le sens de l'hospitalité. Elle était brune, il était roux ; Betty jouait son rôle de servante maîtresse avec discrétion, et les familiers étaient tenus de faire semblant de l'ignorer.
    Quelques clients n'auraient pas déparé la collection des portraits montmartrois les plus colorés.
    Potel écrasait volontairement les pieds du voisin juste pour l'énerver, en riant comme un bossu.
    Francis le Flambeur qui pratiquait le taxi à la journée, passait deux heures à jouer au rami pendant que le taxi attendait à la porte. Le taxi était dressé comme un chien et quand Francis allait à pied cinquante mètres plus loin le taxi suivait docilement, sans se presser ; il connaissait les adresses.
    Un journaliste de France-Soir qui assurait la chronique théâtrale, homme corpulent à la belle faconde, imitait Sarah Bernhardt, les jours de bonne humeur.
    Un des habitués passait en fin d'après-midi sur une étrange monture. Un cul-de-jatte.
    L'entrée de la salle étant de plain-pied ou presque c'était la raison de son choix ; il circulait dans un équipage digne des Mystères de Paris dont on ne voyait plus guère d'exemple que dans les illustrations des Pieds- Nickelés.
    C'était un petit chariot au ras du sol, fait d'une planche montée sur quatre roulements à billes, comme ceux des enfants qui dévalaient les trottoirs de Montmartre, sans la barre de direction dont il n'avait que faire puisqu'elle se manœuvre avec les pieds. Il était bizarrement sanglé sur sa machine pour assurer son assiette et en être solidaire ; cul-de-jatte est un peu excessif car il possédait à la place des jambes deux éléments protubérants chaussés d'une gaine de cuir, faite comme un fond de gros cornet à dés, passés dans des étriers fixés à la planche à roulettes. L'homme et la planche, éléments disparates, faisaient un seul corps. Il avançait en se propulsant d'un mouvement des bras grâce à un patin en forme de fer à repasser qu'il tenait dans chaque main, patins sur lesquels il prenait appui au sol. Le torse et les bras puissants, il était beaucoup plus mobile que sur un fauteuil roulant et circulait rapidement au milieu des passants, le bruit des roulettes servant d'avertisseur ; il pouvait progresser en crabe, sautant latéralement en négligeant l'usage commun des roulettes, il enjambait métaphoriquement la bordure des trottoirs en soulevant son chariot et prenait les tournants à angle droit d'un seul mouvement de torsion du buste porté par les bras.
    Il n'était pas bavard et jouissant du statut d'habitué il commandait sa consommation d'un signe de tête.
    Betty, belle femme de grande taille, sortait du comptoir en arborant un discret sourire de complicité et lui tendait son demi en s'inclinant, évitant de plier les genoux pour ne pas accuser la différence ; il se désaltérait et repartait avec une vigueur accrue.
    Devant la porte, on croisait parfois Robert Raynaud, jeune vieillard fringant, qui présentait une émission radiophonique matinale et quotidienne intitulée : Le réveil musculaire. Il fallait reproduire en cadence, sur ses indications, des mouvements simples de gymnastique accompagnés, selon les années, l'audience et les budgets, d'un, deux ou trois musiciens. De petites pièces musicales rythmaient sommairement la mise en forme qui ne devait rien à un concept anglo-américain. C'était la mode de l'hébertisme, méthode d'éducation physique mise au point par un certain Georges Hébert qui prétendait se rapprocher de la nature. Hébert, médecin colonel de marine, avait construit une gymnastique praticable sur les navires de guerre, avec un horizon très large et très peu d'espace, autant dire en prison.
    Naturellement, un Montmartrois sagace et prévoyant, à qui nulle fantaisie n'échappait, s'y est déjà exercé par anticipation : il s' « appelle Erik Satie, comme tout le monde ». Précurseur à son habitude, hébertiste avant Hébert, Raynaud-radiophoniste avant Robert Raynaud, il avait prévu l'amplitude des mouvements, le rythme et la respiration dans sa Fantaisie musculaire (Choses vues à droite et à gauche (sans lunettes). .
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Erik Satie
par Suzanne Valadon.
Déclin
Soirée