MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Léon-Paul Fargue

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    A la création du premier Chat Noir, Léon-Paul Fargue balbutie l'alphabet. Sa famille demeurant rue de Dunkerque, sa première démarche sur le boulevard de Rochechouart sera en direction du collège Rollin, place d'Anvers, pour aborder ses études. L'établissement comportait alors les classes que nous appelons élémentaires et qui commençaient à la douzième. Ce bâtiment à l'allure de caserne, construit sur l'emplacement des abattoirs qui ont précédé ceux de la Villette, deviendra un lycée et bien plus tard, après la Libération, prendra le nom de Jacques Decour. Les parents du jeune Fargue ont une tendance au déménagement fréquent. Après Janson de Sailly, il poursuit ses humanités au lycée Henri IV où il fait la connaissance d'Alfred Jarry, de trois ans son aîné, élève brillant et jeune homme habité par un goût presque morbide pour le canular qui se précisera dans l'absurde.

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    Cet été que nous habitions boulevard Magenta, devant le marché de Chabrol, entre les deux gares, et que je revenais du lycée Henri IV, je ramenais Jarry dîner quelquefois. Nous montions sur l'impérial de Montrouge-Gare de l'Est. Nous feuilletions le boulevard comme un album (1) .







    Panorama sur le boulevard de Rochechaourt, à la station Anvers ; la rue de Steinkerque monte veers les jardins du Sacré-Cœur en travaux.
    Au premier plan, à gauche, des bâtiments et une cour du collège Rollin puis, au centre, le square d'Anvers.
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    En 1894, Léon-Paul Fargue a dix-huit ans. En attendant d'effectuer son service militaire, en 1897, il hésite entre la littérature et la peinture, voire la musique, trois affinités qu'il développera conjointement dans sa poésie, une des écritures les plus intimement musicales de la langue française. Ami très proche du peintre et décorateur Francis Jourdain, dont le père sera bientôt l'architecte de la Samaritaine, il vient très assidûment le visiter dans son atelier de la rue Caulaincourt récemment urbanisée. Il déjeune souvent avec ses amis à la Vache enragée, 25, rue Lepic, joli nom pour un caboulot qui propose ses plats aux affamés de la bohème. Le nom fera carrière, il y aura plusieurs Vaches enragées dont un journal et deux cabarets.
    Porté par ses premiers émois amoureux, il ébauche une nouvelle qu'il intitule d'abord Rue Lepic puis Marie Pamelart ou La rue Lepic. Une jeune fille rencontrée ou plutôt aperçue dans le quartier est à la base du récit. Comme la jeune fille, il circule entre la rue Lepic, l'avenue des Tilleuls – aujourd'hui rue Robert-Planquette –, la cité Véron sur le boulevard de Clichy, le boulevard lui-même jusqu'à l'avenue de Clichy ; il entreprend la quête ambulatoire qu'il pratiquera sa vie durant.  Dans ses souvenirs sur Montmartre il citera plusieurs fois cette rue :

    C'était la grande époque de la rue Lepic. Le marché de onze heures était ce qu'il n'a jamais été depuis. C'était la chose la plus vivante où il était possible de se tremper, pavoisé comme une Exposition Universelle, sillonné comme il le fallait de peintres, de grues oxygénées en pantoufles, d'escarpes et d'élèves du Conservatoire (2) .









          La rue Lepic, en montant de la place Blanche. 

    Le manuscrit de Marie Pamelart disparut pendant cinquante ou soixante ans. Fargue, au long de sa vie, y avait apporté des corrections et fait des ajouts, et ne l'avait sans doute jamais terminé. Retrouvé en partie, il a été publié en 2003. Ce n'était sans doute pas l'intention de Fargue qui devait peiner à dépasser ce talent adolescent sur des impressions de jeunesse.
    Dans Le piéton de Paris, Fargue ajoutera des enluminures à la légende de la rue Lepic :

    …Avoir été charcutier rue Lepic est aussi honorable, sinon aussi historique que d'avoir été marchand de tableaux rue du Faubourg-Saint-Honoré ou marchand de cinéma avenue des Champs-Elysées. La rue Lepic est comme le fleuve de Montmartre qui arrose le pays, lance des affluents dans l'épaisseur du quartier…

    Le Montmartre de Fargue a son axe sur le boulevard. Il fréquente le deuxième Chat Noir, rue de Laval devenue rue Victor Massé, et les cafés ou les cabarets du boulevard. Il y retrouve les habitués, son ami Jarry et les autres. Et le boulevard va naturellement jusqu'à la place Clichy ; quand il le décrit, à la fin des années trente, sa description englobe le Wepler qui était à cette époque une immense brasserie avec orchestre et une quantité de salles dans les profondeurs du bâtiment, de salles de billard, de jeu, de réunion ou simple-ment des salons. Au Wepler, comme ailleurs sur le boulevard, il y avait une belle population d'hommes du Milieu, de souteneurs, de proxénètes, constat qui se termine par une citation de Baudelaire : « Les amants des prostituées sont heureux, dispos et repus ».
    Ce n'est pas le cas de tous les souteneurs, sans doute parmi ceux qui n'étaient pas clients du Wepler, dans une autre catégorie, une autre classe, chez les plus anciens du boulevard ou de Belleville qu'Aristide Bruant décrit à plaisir sans les avoir vraiment fréquentés. Certains maladroits avaient à se plaindre, c'est le cas de celui dont la protégée, celle qui travaille pour son compte, sa tapineuse, sa marmite, sa lesbombe le ruine et le ridiculise parce qu'elle est « Coquette » :

    … – Quoi donc… t'es cocu ?
– Non, c'est ma lesbomb' qu'est coquette :
A dépens' tout pour sa toilette
Et moi j'ai rien à m'fout' su' l'cul.








              Le '' Wepler, ''
au début du XX e siècle.


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  Note 2 : Préface aux poèmes de Henri Levet
Fargue
Cabaret