MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

La Ferme et l'octroi. Décor et circonstances.

    Les chemins vers la Butte. Avant 1860, le côté pair des boulevards de Clichy et de Rochechouart était compris dans la commune rurale de Montmartre. Le IXe arrondissement de Paris intégrait la partie basse de la colline ; Paris descendait donc en pente plus douce à partir de l'autre rive, côté impair. Le mur d'octroi des Fermiers Généraux était une frontière, entre la ville et sa banlieue, qu'on ne franchissait qu'à l'endroit des barrières. Un des accès se trouvait place de la Barrière-Blanche, future place Blanche, au bas de la rue de l'Empereur, c'est-à-dire la rue Lepic. En venant de Paris, la Barrière-Blanche était l'accès le plus direct vers la butte.
    Au Moyen Age, l'unique chemin venant du village des Porcherons – aux alentours de notre rue Saint-Lazare – et aboutissant aux carrières du flanc sud de Montmartre, deviendra la rue Blanche. Parallèlement, un chemin menait des Porcherons à l'Abbaye d'en bas, sensiblement place des Abbesses ; il deviendra la rue Royale puis la rue Pigalle. Dans le deuxième quart du XIXe siècle, pour venir du centre de Paris, on pouvait emprunter, à peu près comme aujourd'hui, les voies présentant le moins de déclivité en suivant la rue Montmartre, la rue du Faubourg-Montmartre – toutes deux étant des chemins très anciens –, la rue Notre-Dame-de-Lorette – un temps dénommée Faubourg-Montmartre-prolongée – et la rue Fontaine.
    En 1860 il n'y avait pas d'accès vers les hauteurs par la place de Clichy. Le cimetière du Nord ou de Montmartre, par des extensions successives, avait enjambé l'ancienne rue des Dames, dans la partie actuellement dénommée rue de la Barrière-Blanche, et son emprise atteignait la rue Marcadet jusqu'en 1879. Le pont Caulaincourt n'est construit qu'à la fin du XIXe siècle, vers une rue Caulaincourt qui auparavant n'existait pas sous sa forme urbanisée.

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  Le cimetière du Nord ou de Montmartre est alors plus étendu.
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  Le quartier des Grandes Carrières en 1861.(Andriveau Goujon)                              =>
                             

    Les Fermiers généraux. La Barrière-de-Clichy, à l'emplacement de la statue du général Moncey, desservait le village des Batignolles et, vers la droite en direction de Saint-Ouen, le flanc ouest de Montmartre et ses carrières. Pour atteindre les Buttes, comme on disait alors, par l'ouest il aurait fallu prendre la rue Marcadet, antique chemin des Bœufs, depuis ce qui est aujourd'hui le carrefour Guy-Môquet et remonter la rue du Mont-Cenis, anciennement rue Saint-Denis, autrefois chemin de la Procession mais qui n'était guerre praticable vers les hauteurs ; ou bien la rue des Dames, long chemin qui menait des Batignolles à l'Abbaye d'en bas – approximativement place des Abbesses –, selon l'axe des rues Etex, de la Barrière-Blanche, Joseph-de-Maistre et des Abbesses. En attendant Haussmann, la circulation des attelages n'était pas bien commode.

    La Barrière-Blanche, flanquée d'un petit bâtiment isolé comportant trois arcades au rez-de-chaussée, servait, comme les autres barrières, à contrôler les marchandises entrant dans Paris. Le principe d'un droit de taxe municipale remonte au XIIIe siècle ; désigné sous le nom d'octroi en 1611, il perdure à Paris, avec ou sans barrière, pendant sept siècles jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1948 ; on voyait encore des bureaux d'octroi aux portes de Paris.
    En 1671, les anciens remparts de Paris, essentiellement l'enceinte de Charles V, furent rasés sur ordre de Louis XIV estimant que des boulevards plantés d'arbres, les grands boulevards actuels, seraient plus représentatifs de sa majesté. Dans un Paris devenu ville ouverte, la contrebande interne va prendre une extension considérable et précisément celle du vin. Il provient notamment des collines proches, de Belleville ou de Montmartre ou d'autres banlieues largement plantées en vignes, d'où il arrive directement dans les faubourgs de Paris. Rarement un bon cru, le détestable « guinguet » fait pourtant merveille dans les cabarets qui avaient proliféré dans le bas Montmartre – hors de Paris à cette époque –, mais pas encore sur la Butte : vers 1730, sur les commerces recensés à Montmartre, les quatre cinquièmes étaient des cabarets, installés surtout du côté du IXe actuel.
    En 1680 Colbert organise la Ferme, groupement de financiers qui versent au roi le montant de l'impôt, par anticipation, et se remboursent ensuite sur le citoyen. Les Fermiers généraux obtiennent sous Louis XVI, en 1785, la construction du mur d'enceinte, enceinte fiscale, qui porte leur nom. Son tracé correspondait à peu près aux deux lignes de métro qui vont de la Nation à l'Etoile, au sud par Denfert-Rochereau, au nord par Barbès-Rochechouart. Toutes les marchandises étaient taxées mais c'est essentiellement pour percevoir les taxes sur l'entrée des vins et des alcools aux barrières d'octroi – les raisins secs étaient taxés à raison de leur capacité à produire du vin, pratique habituelle – que ce mur est construit ; c'est dire l'ampleur du négoce.

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Joutes fluviales dans le bassin de la Villette. On aperçoit au fond la rotonde qui hébergeait les services de l'octroi. (Fragment d'un tableau de V. Adam)

    Vins et alcools. Les négociants en vin ou leurs transporteurs, venant de province, passaient obligatoirement par le contrôle des employés de l'octroi pour acquitter les taxes correspondant à leur chargement. Les futailles et leurs capacités variaient largement selon les régions et les fabricants, et les employés avaient parfois du mal à vérifier les fûts et leur contenu. Les fraudes étaient nombreuses et diverses, tant sur la quantité que sur la qualité. On avait imaginé des stratagèmes pour tourner la loi, c'est-à-dire le mur, par des moyens tantôt souterrains, tantôt aériens : des conduits clandestins traversaient la frontière, des sortes de vessies emplies de vin étaient catapultées par-dessus le mur. Ces réalisations locales et artisanales ne remplaçaient pas les vieilles formules éprouvées.
    Un marchand disposant d'un entrepôt hors les murs fait venir du Midi un vin haut en couleur, pauvre en sucre et donc en alcool. Le producteur l'a déjà viné, c'est dire qu'il y a ajouté une bonne proportion d'eau-de-vie, faute de quoi il n'aurait pas supporté le voiturage qui le met à rude épreuve ; dans une certaine mesure l'opération est licite : le législateur avait voulu que l'alcool destiné à cet usage soit exempté de taxes jusqu'à cinq litres par hectolitre de vin. C'est une mesure de soutien accordée aux producteurs. Comme il n'y a pas de petit profit, l'expéditeur utilise généralement des fûts dont l'épaisseur des douves varie de manière à fausser la lecture de la jauge, en cas de vérification, et permet d'économiser quelques litres du précieux breuvage.
    Dans son entrepôt près de Paris, le marchand rajoute 50 ou 60 % d'alcool. L'alcool s'obtient en distillant n'importe quoi, du grain ou des épluchures, pourvu que cela fermente. Puis il entre dans Paris avec ses tonneaux. Si l'employé de l'octroi n'est pas trop sourcilleux, le marchand paie sans broncher la taxe sur le « vin ».
    Parvenu dans la cuve de son entrepôt parisien le « vin » en question se trouve, par un miracle quasi biblique, multiplié par trois ou quatre : il faut simplement lui ajouter la quantité suffisante d'eau vinaigrée. Après tout c'était la boisson des légionnaires romains et le Christ en a reçu une giclée pour adoucir son agonie, ce n'est donc pas un péché.
    Une décoction de raisin de chien, aux vertus laxatives, autrement dit les baies de troène, viendra compléter la préparation en améliorant la couleur. Et si la mixture est trop acide, de la céruse – à peu de chose près du carbonate de plomb – corrigera le défaut en lui donnant une saveur sucrée persistante. A votre santé !
    Il ne faut pas en conclure que tous les vins, à Paris, étaient de cette trempe. Même si des vins de renommée plus notoire subissaient d'autres sophistications(1) – on fabriquait des vins de Malaga ou de Madère pratiquement sans vin –, ce genre de pratique concernait surtout les vins de consommation courante dans les milieux populaires, servis au cabaret et dans les tavernes. Comme bien souvent, c'est le petit peuple qui trinque.
    Quoi qu'il en soit, le vin etait plus cher dans Paris, du fait de l'octroi toujours en hausse, que dans les communes avoisinantes. Il suffisait de franchir la barrière, place Blanche, pour trouver sur les pentes de Montmartre et d'abord sur les boulevards de Clichy et de Rochechouart, des buvettes, des cabarets aux tarifs alléchants pour les soiffards ; ce qui explique, à partir de cette époque, la concentration de débits de boisson – les cabarets n'étant d'abord rien d'autre – sur la rive des numéros pairs. Les « marchands de vin » qui détaillaient leurs produits devenaient généralement des buvettes. Dans la décennie 1970, la corporation était encore représentée 29, rue Lepic, non loin de la rue des Abbesses. Marcel, marchand de vin à l'enseigne des Caves du Mâconnais, paradait devant ses « tireuses », cuves traditionnellement émaillées d'un rouge profond, qui occupaient le mur de droite. Les bouteilles étant consignées, on apportait son litre et la femme de Marcel le remplissait au robinet de la tireuse. Il servait aussi du vin au verre sur un comptoir bas qui était plutôt une table de campagne. Quant aux vins fins, il en faisait parfois goûter à quelque client dont les commentaires faisaient autorité ; c'était un bon moyen d'amorcer la pompe. D'un tempérament jovial et plutôt généreux, pour un commerçant, il entretenait dans ce commerce une atmosphère conviviale de voisinage. On s'y rencontrait volontiers à l'heure de l'apéritif.
    Quant au vin des vignes de Montmartre, pressé chez les bonnes Dames de l'abbaye qui en avaient obtenu le privilège exclusif, il n'est plus qu'un souvenir au milieu du XIXe siècle et les dernières cuvées n'avaient pour qualité, semble-t-il, que leur effet diurétique. Gérard de Nerval, vers 1840, constate avec nostalgie qu'il ne reste plus qu'une vigne qui s'enlise dans les carrières.

    Annexion. En 1840, Adolphe Thiers président du Conseil, remâchant la honte de l'invasion de 1815, avait engagé la construction d'une nouvelle ceinture de fortifications autour de Paris. Thiers avait vu large et cette ceinture autour d'un Paris virtuel englobait quelque dix-sept communes dont cinq au nord : les Batignolles, Montmartre, Clignancourt, la Chapelle et la Villette. Autant dire un territoire cerné par nos boulevards périphériques.

           



    Emplacement d'un relais de poste, 122, rue de la Chapelle, puis du cabaret de la Rose-Blanche sous Louis XIV. Il semble qu'il ait été fréquenté par François de Mézeray, historiographe du roi et académicien, disgracié par Colbert précisément pour la liberté de ses mœurs.
    Il aimait La Chapelle et s'enticha du cabaretier qui tenait le Grand Faucheur, au coin de l'impasse du Curé, au point d'en faire son héritier, quand il mourut de la goutte.
    Les cabarets, simples débits de boissons, n'étaient pas ce qu'ils sont devenus mais il arrivait qu'on y chante.
          
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    Vers 1860 Napoléon III est à son apogée et l'empire se libéralise sensiblement. L'industrialisation est en pleine expansion, les financiers s'agitent, spéculent et lotissent, l'urbanisation fait des trouées dans lesquelles le chemin de fer cherche à s'engouffrer, Paris se modernise, Paris craque et… s'étend.
    Le 16 février 1859 l'empereur remet à Georges Eugène Haussmann, qu'il a fait baron et préfet de la Seine, le décret d'annexion des communes suburbaines. Il reste à les intégrer à l'administration parisienne, ce qui est fait officiellement le 1er janvier 1860. On fait tomber le mur hautement impopulaire et la plupart des propylées(2)  qui servaient de portes et de bureaux aux employés de l'octroi, à l'exception d'un petit nombre dont les deux plus proches de Montmartre sont les rotondes de la Villette et de Monceau. Ces vestiges monumentaux portent témoignage du travail de l'architecte Claude Nicolas Ledoux qui les avait construits. Ainsi, Paris occupe l'espace décrit par les fortifications de Thiers qui deviendront les « fortifs ». La zone non aedificandi délimitant le glacis des fortifications deviendra la « zone ».
   
   
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  Ligne du tram 54 qui vient de la rue du Poteau.

  Sous la chaussée se trouve la tranchée du Chemin de fer de Ceinture mis en service en 1852, pour les marchandises.
  L'accès des voyageurs ne sera effectif qu'après l'annexion, en 1862,
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  Au fond, à gauche, un véhicule de livraison des charbons "Bernot  Frères" qui réchauffèrent notre enfance.


    Mont de Mercure ou mont de Mars, mont des Martyrs après le IIIe siècle, Mont-Marat en 1791, Montmartre fut de tout temps un lieu de culte religieux ou païen.
    Lieu légendaire de la décollation de Rustique, Eleuthère et Denis ; patrie du monastère d'Adélaïde de Savoie, un des plus riches de France, anéanti par la Révolution ; terre fondatrice de la Compagnie de Jésus par Ignace de Loyola ; lieu de pèlerinage en l'église Saint-Pierre – entre la cathédrale Notre-Dame et la basilique Saint-Denis –, renouvelant le pèlerinage de Geneviève et sainte Geneviève n'est pas la première venue pour les Parisiens ; haut lieu de la Commune de Paris en 1870 ; site d'une église du Vœu national, la basilique du Sacré-Cœur de Jésus – un vœu national, ce n'est pas si fréquent –, on peut penser sans excès d'imagination que ce point culminant de l'Histoire doit quelque chose à la topographie : il domine de cent mètres les berges de la Seine – la Basilique le domine d'autant ou presque – berges qui sont à une trentaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce point culminant de Paris semble avoir toujours été un point de mire, littéralement, puisqu'il accueille au XVIIe siècle la mire de l'abbé Picard destinée à la mesure du méridien de Paris – on a bien failli y installer l'observatoire – sans oublier, au XVIIIe siècle, le télégraphe de Claude Chappe qui, fâcheusement, vient défigurer le chevet de l'église Saint-Pierre, totem parmi d'autres, probablement depuis l'époque celtique. Quoi de mieux pour attirer les regards !

    Et les artistes ? Le mot fait recette à Montmartre, peut-être plus qu'ailleurs. Il semble bien que les artistes, qui avaient pourtant plus de soucis pécuniaires que de préoccupations écologistes, aient perçu dès longtemps une qualité de l'air ambiant différente sur cette colline historique aux confins de Paris. Son décor campagnard et sa mentalité villageoise réunissaient les caractères favorables à la proposition que formulera Alphonse Allais d'établir les villes à la campagne. D'une nature souvent rebelle, parfois assortie d'un goût pour un mode de vie érémitique, à condition que la société récusée ne soit pas au bout du monde, les artistes occupaient là une sorte de principauté poétique dont l'éminence surplombait les activités fébriles de la ville. Mais la notion assez moderne d'artiste (il semble que le mot artiste soit entré au dictionnaire de l'Académie en 1862), qui tend à les libérer des contingences matérielles et techniques au profit de la liberté de création n'était pas vraiment assimilée. Les artistes étaient autrefois des artisans, sinon des ouvriers, d'une haute technicité acquise par un exercice assidu. Seule la connaissance profonde des outils et des moyens techniques permettait de rendre compte de l'imaginaire et de transcender la vision intérieure, à condition d'en avoir une ; ce n'est pas un statut social qui pouvait y suppléer. Peut-être les premiers artistes installés à Montmartre étaient-ils encore de cette espèce ; peut-être la qualité de l'air, propice à la méditation religieuse, on le sait, était-elle propice à la révélation de la vision intérieure ? Max Jacob, le mystique, l'a illustré et bien d'autres l'ont brillamment confirmé à travers la poésie. Mais il faut bien admettre que le prix des loyers dans ces vieilles maisons rustiques dont le seuil était maculé de la boue des chemins devait être pour quelque chose dans leur choix.
    Ce n'est donc pas le prix du vin qui a fait la gloire de Montmartre. Toutefois il a contribué à en faire la publicité.
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  Note 1 : falsification d'un vin, d'un produit chimique.
  Note 2 : portes monumentales à colonnes, de style antique
La Ferme
Résistance