MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Wilhelm Apollinaris de Kostrowitsky

 

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Trois femmes pour Apollinaire


Dans la panoplie du Mal aimé :
Marie Laurencin, Lou (Louise de Coligny Châtillon), Madeleine Pagès.


    Dans sa courte vie, Guillaume Apollinaire, pas plus que le brigadier Gui de Kostrowitzky, malgré ou à cause de son entousiasme pour les jeunes femmes, ne sera heureux en amour. Marie Laurencin refuse de quitter sa mère, Lou s'évade d'un idéal trop littéraire à l'avantage de Madeleine rencontrée dans un train qui s'éloigne.
    C'est un peu mieux qu'Erik Satie qui partage une liaison de cinq mois et quelques heures avec Suzanne Valadon, liaison qui s'achève en drame

    Que le mot bistro(t) ait été amené sur le tertre par les Cosaques de 1814, pressés de rentrer chez eux, comme le revendique le restaurant de la Mère Catherine ou qu'il soit venu du régional bistouille, probablement de touiller et par-là du bas latin tudiculare, n'a qu'une importance mineure. Le résultat est le même. Le bistrot est une école comme la vie est une école, comme l'école est une école.

    Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky avait bien compris l'affaire quand, après avoir décidé en 1910 de publier un recueil de poèmes intitulé Eau-de-vie, il se ravisa et pour rendre compte de la diversité des bistouilles servies dans les bistrots il lui donna en 1912 le titre Alcools. Et, pour éviter toute confusion entre son nom et une eau minérale actuelle ou à venir, il signa son recueil Guillaume Apollinaire.
    Les poètes, entraînés parfois à se taper de sacrées bistouilles, allaient tout naturellement au café et au cabaret. Peu enclins à vivre bourgeoisement et à entretenir une famille, les bistrots étaient leurs véritables foyers. Le premier Chat Noir était centre d'hébergement autant que cabaret.
    Apollinaire ou plutôt « Kostro », comme l'appelaient ses copains du Bateau-Lavoir, ne manquait pas d'aller au bistrot, notamment au Café du Téléphone (MONmartre 02 99), 36, rue Lepic où, vers 1910, en compagnie de Marie Laurencin, il retrouvait Picasso ou André Salmon.
    Francisque Poulbot, client et hôte quasi permanent du Téléphone, en avait peint le plafond – sans échelle, dit-on, car il était grand – ainsi que l'enseigne par amitié pour le tenancier, le camarade « Bidochard ». L'enseigne fut volée. Toujours par amitié pour Bidochard qui s'appelait Courciat, il a repeint un calicot en y ajoutant, par sécurité, un garde républicain qui était supposé le défendre.
    Puis, à la suite d'une brouille avec un concurrent à propos du billard en bois il est allé s'installer Chez Arthur, qui venait de prendre le café brasserie du 42 qui deviendra bientôt A la Pomponnette
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    Sous le regard bienveillant et attendri des patrons, Bidochard ou l'ami Emile en haut de la rue Ravignan, Arthur Delcroix, le patron de la Pomponnette, ainsi que d'autres, chacun à sa manière pouvait être poète, qui de plume qui de poil de pinceau.
    Les poètes sont gens modestes et discrets ; ainsi on ne sait vraiment qu'il s'agit de Guillaume Apollinaire que plus tard ; au début c'est « Kostro » qui rime avec bistro, ce qui ne veut pas dire qu'il y passait sa vie.
    Pour Kostro, c'est plus que de la discrétion ; c'est une quête d'identité. Il adopte un système dans lequel, il brouille volontairement les pistes. De 1897 à 1918 il écrit des poèmes, des lettres, des chroniques, des récits sous une bonne dizaine de signatures ou de pseudonymes.
    Les premiers poèmes sont signés Wihlelm Kostrowitzky ou W. de Kostrowytzky.
    La plupart des lettres à Madeleine et à Lou sont signées Gui (selon l'ortographe ancienne) Mais certaines sont signées Guil. et d'autres G. sans qu'on sache bien si c'est l'initiale de Gui, de Guil ou de Guillaume.
    Les textes libertins (Onze mille verges…), dont la paternité ne sera établie que par l'étude critique, sont de G.A. qui peuvent être les initiales de Guillaume Apolinaire ou de Germain Amplecas.
    Des articles ou chroniques portent successivement les signatures : Pascal Hédégat, Louise Lalanne, Montade, Tyl, L'Ecolâtre
    Foison d'identités, incertitudes que l'on est tenté de rapprocher de l'absence du père, d'ailleurs inconnu.
    Paula Valmont – simplement mademoiselle Paula – fréquentait assidûment l'épicerie buvette de la Mère Venet, 102 ter, rue Lepic, où elle avait sa place attitrée à la petite table bleue des anciens. Vers 1975 elle avait près de 90 ans et trouvait le temps long mais elle n'en était pas quitte et devint largement nonagénaire en poursuivant rituellement ses promenades vespérales qui débutaient par un petit blanc ou deux au tabac, chez Lorette, pour se terminer par un ou deux petits blancs chez Venet.
    Paula, qui semblait liée à l'écrivain Maurice Magre, rencontre Guillaume Apollinaire le 21 juillet 1914 chez madame Bargy puis le 1er août chez la même Bargy où Apollinaire finissait souvent ses nuits dans le brouillard de quelque stupéfiant  ; elle a trente ans, c'est « une petite actrice d'un théâtre subventionné ».
    Le 26 juillet 1914, Apollinaire adresse de Deauville à Paula une carte postale écrite recto-verso où il lui annonce la publication, dans la revue Les Soirées de Paris d'un poème qu'il lui a dédié et qui porte la dédicace : "A Mlle Paula Valmont", dans les numéros 26-27 de Juillet-Août 1914. Il s'agit du poème Voyage, de forme « calligrammatique », qui ne se prête pas à la récitation. Paula, comédienne, attend des vers inédits qu'elle puisse déclamer.

 

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          Le brigadier Gui de Kostrowitsky
    En 1915 le  brigadier Gui de Kostrowitsky – qui néglige maintenant la correspondance avec Lou – adresse à Madeleine Pagès, dans une lettre du 2 juillet, le poème Cote 146.
Madeleine ce qui n'est pas à l'amour est autant de perdu
Vos photos sur mon cœur
Et les mouches métalliques petits astres d'abord
A cheval à cheval à cheval à cheval
Ô plaine partout de trous où végètent des hommes
Ô plaine où vont les boyaux comme les traces sur le bout des doigts
                aux monumentales pierres de Gavrinis
Madeleine votre nom comme une rose incertaine rose des vents
                ou du rosier

      Le lendemain, 3 juillet 1915, il adresse à Paula Valmont, une carte-lettre militaire, de celles qui portaient la devise Quand même 1914-1915 ornée des drapeaux bleu, blanc, rouge. Sur cette lettre il recopie pour qu'elle puisse le déclamer un poème qu'il avait dédié à Lou, et termine la lettre ainsi : « Je suis dans un affreux secteur, sous terre, plus de village, pas d'eau : on va faire boire les chevaux à 7 kms et des milliards de mouches vertes à cause des tombes ».
    Le poème dédié à Lou, qu'il adresse à Paula, porte le découragement et la déception de Lou. Il se trouve dans le recueil Case d'Armons édité à 25 exemplaires par des moyens de fortune à la batterie de tir ; de forme classique, en alexandrins rimés, c'est une musique à peine dissonante dont la dissonance est dans la pensée : La nuit d'avril 1915.
    Paula Valmont entre en septembre 1915 comme pensionnaire au Théâtre de l'Odéon qui, par un hasard purement montmartrois, avait présenté le 11 juillet précédent, en matinée, le poète Jehan-Rictus. Tout se croise.
PAULA – … vous savez, j'ai joué par hasard, avec madame Sarah, « Petite source » de L'Aiglon parce qu'une camarade était malade. La camarade jouait la danseuse du début mais le directeur de la scène a dit à celle qui jouait Petite source : « comme tu connais les deux rôles, ce soir tu jouera la danseuse et Valmont jouera la Petite source. Tu la reprendras demain. » Et la camarade s'est vengée de moi d'un façon affreuse !
  A l'entrée de madame Sarah je devais prendre un livre de Lamartine et lire : « Courage, enfant déchu d'une race divine… » Elle m'avait changé le bouquin, et l'avait remplacé par La Dame aux camélias !
  J'ai vu tout noir, la scène, la salle et je voyais déjà le rideau tomber sur l'entrée de madame Sarah dans
L'Aiglon !
    La correspondance d'Apollinaire à Paula Valmont, sa marraine de guerre (Paula n'était pas la seule) sera finalement vendue à l'Hôtel Drouot.
Kostro
Venet