MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Les temps, modernes... ou presque

  

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« Les tramways feux verts sur l'échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machine »


                                      Guillaume Apollinaire

    Après l'omnibus, puis le tramway qui nous venait des anglo-saxons, d'abord à chevaux ou même à câble comme celui de Belleville, puis à vapeur ou à air comprimé, et enfin électrique ; après l'autobus et le métro – en attendant de revenir au tramway au XXI e siècle –, ce fut le règne de l'automobile qui a une partie de son histoire à Montmartre.
    L'histoire de l'automobile, dans son cours montmartrois, devient naturellement poétique.
    Histoire étrange, depuis Denis Papin qui s'émerveille de voir le couvercle de sa marmite se soulever et invente une sorte de Cocotte-minute, en passant par Joseph Cugnot qui perfectionne l'idée et met sur trois roues une Cocotte-minute automobile se contentant de défoncer un mur, jusqu'à Léon Serpollet qui, avec son frère Henri, invente le système à vaporisation instantanée, l'histoire de l'automobile passe par l'histoire de la machine à vapeur. Pour faire mieux que Léon Serpollet il faudra attendre le développement du moteur à combustion interne et à essence, longtemps concurrencé par la vapeur.
    Si Papin et Cugnot étaient des savants, le premier médecin et physicien, le second ingénieur militaire et mécanicien, Léon Serpollet, ayant quitté l'école à treize ans n'était, comme dit Boris Vian qui se connaissait en inventions baroques, qu'un fameux bricoleur.
    Bricoleurs, les frères Serpollet, c'est peu dire. Léon est né en 1858, Henri a dix ans de plus.
    A Culoz, dans la maison familiale, ils avaient fabriqué une machine à vapeur pour actionner la scie de leur père qui était menuisier. Le cylindre était en plomb, ajusté avec un alésoir en bois garni de lames d'acier. Il fallait le refroidir en permanence avec des chiffons mouillés pour qu'il ne fonde pas. Les plaques de chauffe étaient en tôle, la pompe et le reste en bois.
    ls avaient déjà abandonné le principe de la chaudière dans laquelle on fait bouillir des litres d'eau, sorte de bombe hydraulique, pour un système de tubulures chauffées au rouge dans lesquelles une pompe poussait de l'eau froide qui se vaporisait instantanément et cela marchait assez bien : « Ça marche tout seul » disait le fils d'Henri.

    Comme la machine fonctionnait assez bien ils en font une plus petite pour les démonstrations et décident d'aller la présenter à Paris. Léon Serpollet à vingt ans, son frère trente.
    Ils descendent à l'hôtel du Rocher suisse, à Montmartre, établissement historique qui a vu passer la plus grande partie des artistes montmartrois de l'époque et qui se trouvait à l'angle de la rue Lamarck et de la rue du Chevalier de La Barre, à l'emplacement de l'institution juive qui s'y trouve actuellement.


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Le Rocher suisse

    Hôtel, restaurant où se réunissaient volontiers, vers 1900,  les artistes de Montmartre et les gens de passage du monde artistique.
    Il était au 16, rue Lamarck, à l'angle de la rue de la Barre (ancienne rue des Rosiers) devenue rue du Chevalier de la Barre, où a été fondé plus tard le centre d'hébergement juif qui joua un rôle dans l'accueil des réfugiés pendant la guerre de 1914-1918

    Henri Serpollet :

    « Ce fut alors qu'on décida d'aller à Paris montrer la machine à M. Cacarié, ingénieur des mines au ministère des T. P. pour avoir son avis…
    A Paris nous étions descendus au Rocher suisse, au sommet de Montmartre où naturellement, nous avons montré et fait fonctionner notre machine devant un certain nombre d'artistes, habitués de l'établissement. Ce fut un  grand tort, vous verrez !
    Nous voilà à la recherche de M. Cacarié qui se trouvait justement au ministère. Il vint nous voir au Rocher suisse l'après-midi. Mais voyez la guigne ! D'avoir trop fonctionné, la pompe en bois placée trop près du feu se tourmenta, se disloqua tellement qu'au moment solennel, elle refusa son service. »
    Ce n'est qu'un incident de parcours, une déconvenue comme ils en auront tant d'autres.
    Ils sont tenaces, ils déposent des brevets, repartent, Léon revient, sans argent, travaille onze heures par jour et, le soir, bricole dans sa chambre sans résultat appréciable. Il se décourage et essaie de penser à autre chose. Il écrit de petits poèmes qui sont publiés dans Le Parnasse, dont celui-ci de 1883 :1

Un soir que la neige tombait,
Je contemplais de ma fenêtre,
Ma voisine qui regardait
Les flocons choir et disparaître.
Comme elle n'avait pas de feu,
Que sa cheminée était vide
Son petit nez devenait bleu
Et sa paupière tout humide.
Son œil suivait, morne et distrait,
La route qui devenait blanche
Et sa petite main rentrait
A cause du froid, dans sa manche.
Moi, je maudissais le destin
De m'avoir créé si timide
Quand m'armant de courage, enfin,
Je lui montrai mon feu splendide ;
Et puis, surmontant mon émoi,
Je lui criai : « Votre corps tremble,
Venez donc vous chauffer chez moi
Nous rirons de la neige ensemble ;
Ne craignez rien, rassurez-vous,
Je suis loin d'être téméraire. »
Alors, elle, de sa voix claire :
« Oui, je veux bien... mais c'est cent sous. »

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  Note 1 : Cité par Guy Dürrenmatt. dans Les frères Serpollet La Mirandole (1997).

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