MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Paul Verlaine


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        Dominique Bartoli
        (Cuivre oxydé 1962)


              «  Effet de nuit ... »


    Quand Paul Verlaine se marie, à vingt-six ans, il a décidé de s'amender depuis l'année précédente. Il a rencontré Mathilde Mauté, la demi-sœur de son ami Charles de Sivry, elle a seize ans, c'était en 1869. Charles est musicien. Une douzaine d'années plus tard il sera pianiste au Chat Noir où Verlaine ira somnoler de temps en temps en cuvant son absinthe. A vingt-cinq ans le jeune Paul était déjà confit dans l'alcool.
Contrairement à l'impression laissée par l'aventure avec Rimbaud, la vie de Verlaine est hantée par les femmes. A commencer par sa mère, avide et possessive de sa progéniture au point de conserver en bocaux, derrière une pile de draps, les trois ou quatre enfants mort-nés de ses couches précédentes.
    Relation passionnelle avec une mère plutôt rigide – qui aurait souhaité avoir une fille – mère qu'il tente de tuer deux ans plus tard, et qui l'accompagnera toute sa vie ; amour excessif et fou, sans doute parce qu'impossible, pour sa cousine Elisa – sœur adoptive – qui porte le même prénom que sa mère, et dont la mort, quand il a vingt-trois ans le précipite définitivement dans l'alcool ; les relations étonnantes qu'il aura avec une autre mère, celle d'Arthur Rimbaud, femme fascinante ; les prostituées qu'il aime fréquenter ou les spécimens des « brasseries à femmes » du Quartier latin, à la double mission de serveuse et de compagne occasionnelle dont on loue les services. Une mention particulière pour celles des dernières années avec qui il vivra en ménage : la prosti-tuée Philomène Boudin dite « Esther » et Eugénie Krantz dite « Nini Mouton », petite et laide mais rangée du service public, chez qui il mourra 39, rue Descartes ; deux personnalités hautes en couleurs, débordant de sollicitude envers lui, non exemptes de jalousie et qui ne manqueront pas de lui voler ses économies ou ses manuscrits.
    Devant la vieille maison, 39, rue Descartes, qui porte une  plaque commémorative, on peut essuyer une larme furtive sur le destin du poète et s'éloigner sans regret de la kermesse des restaurants touristiques, dans ce qui fut un beau quartier populaire.
    Paul n'était pas un étudiant brillant mais un élève moyen, parfois meilleur, souvent médiocre. Il avait autre chose en tête : il avait envoyé ses premiers vers à Victor Hugo, à qua-torze ans. Il obtient cependant le baccalauréat ès lettres à dix-huit ans et apprend à boire aussitôt après, dans les cafés du Quartier latin


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Ancienne mairie de Montmartre, devenue  provisoirement mairie du XVIII^^e arrondissement, avant la construction de la mairie actuelle.

    Expéditionnaire à la Ville de Paris, son activité se  res-sent de sa vie désordonnée. Il écrit et commence à publier, il fréquente des salons, c'est en somme un jeune homme presque ordinaire, pas très beau mais charmant et enjoué qui prend plaisir à écrire des chansonnettes faussement naïves dans un style affranchi :

J'crach' pas sur Paris, c'est rien chouett',
Mais comm' j'ai une âme de poèt',
Tous les dimanch's j'sors de ma boit'
Et j'm'en vais avec ma compagne
                                A la campagne.

    Nous sommes loin du Sonnet du trou du cul qu'il écrira bien plus tard avec la complicité d'Arthur Rimbaud, qu'il ne connaît pas encore, un jeune garçon déjà pervers, une vraie tête à claques.
    Pendant l'année des fiançailles, Paul, qui a pris la résolution de ne plus boire, adresse à sa fiancée de seize ans, souvent par l'intermédiaire de son frère Charles, des poèmes qui exaltent l'amour, passion ou sagesse. Ce sont des poèmes de circonstance, d'un lyrisme assez formel, de forme variée qui jalonnent l'attente. Ils témoignent parfois de ses bonnes résolutions :
…arrière
L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés !

    Et Mathilde est tout à fait séduite et enchantée d'avoir
…émis cette clarté
d'une amour à la fois immortelle et première…

    Les vingt et un poèmes adressés à Mathilde paraîtront bientôt, réunis sous le titre : La bonne chanson. Il est plus réaliste et plus convaincant dans le portrait qu'il en trace, à la fin de sa vie, dans les Confessions.

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  Domicile de Mathilde Mauté et de son demi-frère Charles de Sivry
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    Le recueil des Poèmes saturniens avait été publié quatre ans plus tôt, en 1866, avant la rencontre avec Mathilde. Paul a un peu plus de vingt ans. Il sait l'art poétique.
    La métrique, donc le rythme et la musique sont soutenus par l'harmonie allitérative des sons et le silence expressif du décor. La vision ample et précise, comme à travers un objectif à focale variable, impose le sujet dans son ensemble ou le détaille, ainsi que le mouvement.
    Dans la série de cinq pièces intitulée Eaux-Fortes le talent de graveur de Verlaine utilise les procédés connus et les autres : la tendresse et la volubilité de l'aquatinte, l'incisif chirurgical de la pointe sèche, l'aperçu brutal en taille directe.
    Il invente les évidements, les ouvertures, les échancrures qui donnent un fort gaufrage.
    Il connaît également la manière noire qui se prépare avec un berceau tranchant comme un hachoir ou hérissé de picots, passé et repassé en bascule sur la planche de cuivre pour y inscrire un monde d'aspérités qui retiendront l'encre.  Il reste à adoucir les aspérités au brunissoir pour faire apparaître ensuite les demi-teintes,  la lumière et le tracé qui se dégage des masses plus que des traits.
    C'est à la manière noire qu'il grave mentalement, d'un geste virtuose, la quatrième pièce, Effet de nuit, pure vision poétique.

    Charles de Sivry était musicien, sensible à la poésie de Verlaine ; il n'était pas devin. Il a cru bien faire.
    Il aimait bien son ami Paul. Il a décoré ses vers d'un peu de musique, notamment Colloque sentimental ; ce n'est pas enthousiasmant. Paul lui a dédié un court poème… passons ! Et un autre dans Amour qui est bien plus beau.
    Sa mère, Marie Mauté de Fleurville, ancienne élève de Frédéric Chopin, lui avait sans doute transmis son savoir et sa sensibilité musicales. Elle fera beaucoup mieux, en 1871, auprès d'un enfant de neuf ans, le jeune Achille-Claude Debussy dont elle aura la vision du génie. Plus que la techni-que du piano, elle sut lui montrer sa voie.
    Charles était un musicien honorable ; il a composé des chansons, de la musique de scène pour le théâtre d'ombre, écrit des arrangements, entre autres pour un rigaudon qui est en principe une danse provençale, sur une mesure à deux temps, dans un mouvement assez vif. Il l'a écrit à quatre temps. Peut-être pour prendre son temps, peut-être n'était--il pas très vif ?
    Sivry laissera un recueil de souvenirs au titre lourd de présomptions : Souvenirs sans regrets publié par Les Quat'Zarts en 1898.
 
Paul
Fargue