MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Le progrès


    Jadis la vie suivait son manège de chaque jour qu'on tournait à la manivelle. On avait invoqué le vent pour moudre le blé ou pour réduire en poussière le plâtre des carrières qui franchissait la Barrière-Blanche dans des charrois gémissants, peinant à remonter la pente.
    On mêlait au vent, pour s'en débarrasser, quelques humeurs malignes du progrès pour tenir Montmartre à l'abri de la ville, de la déconvenue.
    Les moulins achèvent leur tour en farandole champêtre avant de disparaître. La vigne se perd dans les carrières.
    On circule. On parle de voyage. On se distrait. Les chevaux de bois commencent à supplanter les attelages et de loin les chevaux hennissent de nostalgie formant, malgré eux, l'ébauche d'une société de déploration inutile.
    Quelques ânes, à court de blé, orphelins des meuniers, prétendent mener le syndicat.

Cliquez pour agrandir l'image

    Le manège reprend, au fil de l'électricité incertaine bien que fée.
    Les fardiers, à force de vapeur, n'avaient pas fini d'enfoncer les murailles du doute et de l'incompréhension que déjà les tramways hésitaient entre la simplicité funiculaire et l'autonomie ombilicale de leur cordon électrique en suspension.
    On colonise le charbon, l'acier, le béton…
    William Turner, hanté par la vision d'un manège apocalyptique, avait effacé son rêve en peignant Pluie, vapeur, vitesse, donnant tout leur panache aux locomotives.
    La force motrice explose. Les moteurs s'emballent, on détale, on part plus vite et plus loin. On cherche l'ailleurs idéal, l'autre sans précédent, la fortune. Dumenicu Bartoli, de Tallano, part pour l'Argentine construire un chemin de fer et perd, en revenant, sa bourse et ses espoirs dans le canal de Panama. Ils sont légion.

    Si les mortels se déplacent tant, disait-on jadis et naguère, aussi bien dans l'espace que dans le temps, c'est qu'ils sont malheureux, c'est qu'ils ne se supportent plus(1).

    Certains vont très loin dans des parcours soumis à la diligence de petites compagnies commerciales éparpillées sur terre, pour un temps encore, attendant de lotir l'espace. On explore.
    Avant le XXe siècle le chemin de fer traverse des continents entiers.
    Le vent de la course se vaporise dans les Pacific 231 qui feront la gloire populaire d'Arthur Honegger avant que Jeanne au bûcher ne consacre son renom musical.

              Et nous croyons bon qu'on écrive
              Ces chants sur les locomotives
              Qui nous mènent à travers champs –
              Nous qui voulons calmer les peines
              En cherchant,
              Pour la mettre à la portée des gens,
              Des pauvres inquiètes gens,
              Qui s'agitent, qui se démènent,
              Ou se promènent,
              La poésie des choses quotidiennes(2) .


    Au milieu de la pente qui commence à Paris et finit à Montmartre, le terre-plein du boulevard aura ses manèges forains saisonniers qui tournent dans l'éternel quotidien du voyage imaginaire.

_________________________

    Note 1 : Léon-Paul Fargue.
    Note 2 : Franc Nohain
Le progrès

Paul