MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Mœurs villageoises ; on résiste.


    Inertie. Les barrières sont tombées en 1860 et Montmartre est entré dans le XVIIIe arrondissement sans pour autant devenir Paris. Les habitudes persistent et les mentalités sont plus résistantes que les barrières d'octroi. On le constate dans les faits et les pratiques quotidiennes ou l'inertie peut être considérable et chevaucher les générations. Cette tendance générale était encore plus marquée pour les anciens Montmartrois. Par exemple à l'égard de l'argent et de la monnaie. Les anciens francs en ont fait la preuve pendant des décennies. Si l'acceptation de l'euro semble être mieux réalisée dans les faits, parce qu'il n'a aucune correspondance directe avec le franc, il est l'objet d'une résistance sournoise qui traîne dans les esprits. Cette réticence se manifeste en politique. Le franc, par son nom même, reste associé à la nation, d'autant que, d'appellation très ancienne mais institué exclusivement avec le système décimal en 1795, il est un héritage de la révolution.
    Les sous, qui avaient été remplacés, sont démonétisés en 1852. Pourtant, jusqu'à la guerre de 1939 et au-delà, il n'était pas rare qu'on s'exprime en sous, jusqu'à concurrence de cent sous c'est-à-dire cinq francs. Les pièces percées en nickel et les pièces en bronze puis en aluminium dont la valeur faciale exprimait des centimes ou des francs étaient mentalement traduites en sous.
    En langage populaire semi-argotique le louis aura cours jusqu'à une période récente, probablement par dérision, mais aussi porté par les mouvements royalistes du début du XXe siècle. Un louis valait vingt francs.

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Maison de Mimi Pinson.

  La jolie grisette de la littérature populaire qui prend son inspiration dans un conte poétique de Musset est supposée avoir habité en haut de la rue du Mont-Cenis.
  Devant le bec de gaz à potence, on aperçoit une borne-fontaine. L'eau ne manquait pas : les noms de rues en attestent la présence : rue de la Bonne (pour Bonne Eau); rue de l'Abreuvoir, rue de la Fontaine-du-But (vestiges gallo-romains de thermes); sans compter la Fontaine-St-Denis, dont les eaux étaient miraculeuses (impasse Girardon).

    Ruralité. L'inertie dans les habitudes n'est pas le fait des seuls Montmartrois : sur certains marchés commerciaux, dans le premier tiers du XXe siècle, on utilisait, comme monnaie de compte, la pistole valant un demi louis ou dix livres ou dix francs. Exactement comme aujourd'hui encore, sur les marchés à bestiaux, les producteurs, les courtiers ou les mandataires expriment leurs transactions en francs malgré l'institution de l'euro. Ce sont des pratiques rurales et Montmartre conservait ses attaches rurales.
    On peut ajouter cette nostalgie romanesque, toujours actuelle, signe d'attachement à l'argent en tant que métal : une thune était une pièce de cinq francs en argent.
    Ce qui est vrai pour bien des gens l'est davantage pour les anciens Montmartrois, presque insulaires. Un effet de permanence pèse également sur les lieux.
    La petite place connue sous le nom de place du Delta, au coin du boulevard de Rochechouart et de la rue de Rochechouart, n'a pas d'existence dans la voirie. C'est un lieu-dit, dû à la proximité des Jardins du Delta, vaste terrain d'agrément, dont la mémoire collective reconduit le souvenir depuis près de deux siècles. En réalité il s'agit de la rue de Rochechouart dans la partie élargie qui correspondait à la barrière du même nom.

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La place du Delta, gravée dans la mémoire, est inconnue de la voirie.



                                  Entrée du Nord-Sud, place Pigalle        ==>

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    On a continué à prendre le Nord-Sud bien des années après le rattachement de la ligne 12 (Porte de la Chapelle-Porte de Versailles) à la Compagnie du Métropolitain, au début des années trente. Et le square Saint-Pierre, sur le coteau qui monte au Sacré-Cœur, reste pour certains le square Saint-Pierre, bien qu'il ait changé plusieurs fois de nom, simple affaire de concession politique..
    Il n'est pas étonnant que d'autres habitudes ou un certain état d'esprit montrent la même persistance.

    On circule donc sur le boulevard enfin libéré du mur, on vient à Montmartre comme en villégiature, les moulins sont devenus des guinguettes. L'Histoire s'accorde avec la symbolique populaire dans laquelle les moulins ont toujours représenté la frivolité et le dévergondage. Curieusement, c'est l'époque de Charcot et de l'exploration de l'inconscient.
    Quant au four, symbole de la conception, il assume son rôle par sa conversion en four à plâtre. Cependant, si l'urbanisation commence à combler les vides laissés par les carrières, il reste des îlots de fraîcheur et de liberté. Le plaisir s'organise du côté de Pigalle, qui retrouve son statut montmartrois, les cabarets qui sont devenus artistiques et chantants sont fréquentés par les artistes locaux et parisiens, également par les bourgeois qui viennent se dessaler, se dégourdir et s'encanailler. On s'apprête à vivre la Belle Epoque.
    Bien que postérieur d'une vingtaine d'années à l'annexion de la commune, le Chat Noir est emblématique d'un Montmartre différent, circonscrit par le boulevard qui le distingue de la ville. Sans mur d'octroi, le boulevard reste une frontière implicite avec ses activités marginales, ambiguës. Le jour on y voit, comme en trompe l'œil, camelots, joueurs de bonneteau ou spectacles forains ; la tombée de la nuit l'ouvre aux commerces illicites en tous genres et à toutes les activités dérivées de la prostitution. La littérature est abondante et souvent d'inspiration poétique. Vingt ans après le Chat Noir et le Mirliton d'Aristide Bruant, Francis Carco romance l'histoire des mauvais garçons. Le boulevard, dernière marche de la ville, est une aire de déambulation que le poète Léon-Paul Fargue arpentera un nombre incalculable de fois et en écrira les contours après que Jehan-Rictus en eut dit la détresse.

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La Cigale, 120, bd Rochechouard.

  D'abord, au début du XIXe siècle, un bal populaire à l'enseigne de la Boule-Noire.
  Il est transformé en café-concert au milieu du siècle et devient la Cigale .jusqu'à sa fermeture en 1927. Après la guerre de 40, c'est, pour un temps, une salle de cinéma qui programmait entre autres des films classés X.
  Réouverture de la salle de spectacle à la fin de la décennie 1980.
  En face, au 63, se trouvait le cirque Médrano jusqu'en 1973.

    Un naïf, persécuté par le souci du bon goût, prétendait « débruantiser » Montmartre pour en retrouver la poésie ; cette absurdité, « pire qu'un crime » pour les Montmartrois, serait donc une faute qui méconnaîtrait le charme et la vertu de la poésie familière. Aujourd'hui, les habitués des cafés chantants de la rue Léon et les rockeurs ou les rappeurs du quartier de la Moskova ne nous démentiraient pas.
    Le cabaret du Chat Noir n'est pas toujours celui de Rodolphe Salis ou de Bruant et des chansons dites montmartroises. C'est le rendez-vous de jeunes auteurs dont certains deviendront académiciens, ministres ou hauts fonctionnaires, tel Franc-Nohain qui écrivit le livret de L'heure espagnole dont Maurice Ravel fera un chef d'œuvre. C'est le Chat Noir d'Erik Satie qui tapait rageusement sur le piano après Sivry et qui continue, sans rancune, de nous accompagner courtoisement dans notre périple. C'est aussi, quand il franchit le boulevard vers la rue Victor Massé, le théâtre d'ombres d'Henri Rivière ou de Caran d'Ache dont le musée d'Orsay et d'autres musées entretiennent jalousement des dizaines de décors et de figurines en zinc dans leurs collections.
    C'est à la fois le début des temps modernes et le début d'une légende.
    Pour retrouver la poésie de Montmartre il suffit d'en rapporter la chronique, en prose, en vers, en musique, en images, en histoires, voire en histoire de la mécanique, en facéties clownesques ou en illusion ; car la poésie est une illusion en même temps que la seule vérité, la vérité ressentie.
    C'est notre parcours qui consiste, pour l'essentiel, à remonter la rue Lepic jusqu'à la maison du docteur Blanche, médecin aliéniste, qui aimait tellement les fous qu'il les attirait et les soignait dans une folie du XVIIIe siècle : la folie Sandrin. Belle occasion de s'égarer dans les traverses de l'insensé, les rencontres improbables, les raccourcis chronologiques, les croisées buissonnières, redescendre et recommencer. Qu'on ne s'attende pas à un exposé raisonné, impartial, voire journalistique, cet aperçu historique a épuisé nos capacités de raisonnement ; et si cette chronique a un sens c'est un sens giratoire, le mouvement tournant d'un manège… anachronique dont le cours est particulièrement sensible au mouvement des cabarets, des cafés, des « bistrots ». Les bistrots sont une sorte de terrain d'acclimatation tout à fait adapté à l'étude de la zoologie montmartroise.

Résistance
Bistro