MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Soirée chez Nicole Ray.

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Rue Pigalle à l'époque du Chat-Noir
    Certains soirs, après avoir erré dans les bistrots alentour, au sortir du travail, le petit groupe d'habitués décidait d'aller chez Paul s'offrir à crédit les reliefs du repas de midi. Si, par malchance, Paul tirait la grille plus tôt que d'habitude parce qu'il avait autre chose à faire, il s'en excusait, bourru mais contrit et, connaissant la pratique, en patron de bistrot exemplaire il sortait une petite liasse de billets, recommandant la cuisine de son concurrent d'en face, réputé le plus honnête après lui. Personne n'était pleinement satisfait de ce contretemps mais toute exigence aurait été déplacée.
    D'autres fois, Paul se laissait entraîner vers les cimes en montant la rue Pigalle, ce qui prenait une bonne partie de la soirée à force de pauses au comptoir des établissements spécialisés où chaque prostituée était connue par son petit nom. La frontière du boulevard permettait de prendre sa respiration pour aborder la rue Coustou, la rue Lepic et  grimper la rue Tholozé.
    Avant les travaux d'urbanisation qui ont fait de la rue Tholozé un cul-de-sac pour les véhicules, cette rue était un des principaux chemins qui menaient aux moulins. Elle conduisait directement au Blute-Fin, le moulin dont on aperçoit la silhouette restaurée, sur la crête.
    Ce chemin devient une rue qui prend, après la conquête de l'Algérie, le nom du lieutenant général Henri Alexis Tholozé qui s'était signalé pendant les campagnes. Il semble même que ce général de division ait été honoré de son vivant.
En haut de l'escalier de quelques marches qui débouche rue Lepic, il y a, à droite et à gauche, deux petits établissements qui occupent chacun un angle en pan coupé.
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Rue Tholozé, vue de la rue des Abbesses
    Dans les décennies 1950-1960 celui de gauche était tenu par Eugénie, Jeanne de Montfaucon, plus connue sous le nom de « Pomme ».
Pomme avait chanté. Elle ne chantait plus. Amie de Gen Paul et d'autres peintres elle tapait le carton avec les copains dans son petit restaurant orné des portraits qu'on avait faits d'elle ou bien chez son ami Canari, un peu plus bas dans la rue Tholozé.
    Canari tenait un restaurant d'aimables habitués, on pourrait dire, comme pour les courses de taureaux, d'aficionados, c'est-à-dire d'amateurs ; et, ce qui est plus rare aujourd'hui, il le tenait en laisse sans y être véritablement attelé. C'était un personnage entre chair et statue, une nature de frimant, il était né pour la figuration. Outre les quelques apparitions qu'il a pu faire au cinématographe véritable il était toujours en représentation. Quand il se tenait sur le pas de sa porte c'était une enseigne vivante et quand il se déplaçait c'était volontiers en redingote, avec son claque, haut de forme, et selon ses capacités du moment, à pied ou à bicyclette. Dans la phénoménologie montmartroise il représentait encore les patrons d'établissements chez qui on se rendait pour le plaisir. On allait dîner chez Canari, on allait boire un beaujolais au goût de cerise chez Pomme, on allait passer la soirée chez Nicole Ray comme on allait chez Manière, rue Caulaincourt, simplement pour aller chez Manière. Les hôtes, exceptionnels aujourd'hui, sont devenus des tenanciers formés à la gestion commerciale anonyme.
    Le bon petit peuple éprouvait du plaisir à se rendre chez l'un ou chez l'autre, visite de courtoisie, visite de santé, visite amicale, quitte à payer en partant l'addition pour ce qu'il avait consommé.
    Il semble qu'une pratique différente fasse école : l'isolement des consommateurs. L'isolement est assuré par le bruit des percussions répétitives reproduites à travers un système grossier d'amplification. Les tenanciers ne tiennent plus rien, sinon la caisse, et délèguent leur capacité de relation à quelques haut-parleurs. Le personnel de service est fluctuant, anonyme, interchangeable comme les caissières des magasins à succursales multiples. Chacun des clients, avec un peu d'exercice, parvient à s'entendre parler dans le tintamarre ambiant, sans espérer davantage et sans rien attendre de la part des autres qui eux-mêmes attendent leur tour de parler sans espoir d'être écoutés.
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    Exemple de café où l'on allait encore chez « quelqu'un », jalon d'une société en voie de disparition, exception rarissime : Le Rêve, rue Caulaincourt. On allait au Rêve, bien entendu, mais le plus souvent on allait chez Elyette, qui connaissait son rôle social et s'appliquait à le remplir au point qu'on pouvait avoir du mal à se faire servir une consommation.
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    Revenons à l'angle de la rue Lepic et de la rue Tholozé ; si l'établissement de gauche était tenu par Pomme qui avait chanté, l'établissement de droite était tenu par Raymonde Gérant qui, elle, chantait. Il était délicat de fréquenter les deux établissements, il valait mieux choisir. Sans être vraiment rivales, chacune des deux prétendait ignorer l'existence de l'autre.
    Raymonde Gérant aimait les géants ; c'est vite dit, pour satisfaire l'assonance ; c'est peu dire. Elle aimait les costauds, les balèzes, les baraques, les colosses, les hercules, les armoires. Elle était beaucoup moins exigeante sur le contenu.
    Elle était universellement connue à Montmartre et dans sa banlieue sous le nom de Nicole Ray. C'était une diseuse comme on n'en fait plus guère, riche d'un métier et d'un talent magistral de comédienne, et des capacités vocales d'une chanteuse.
    Nicole Ray tenait son cabaret par la qualité de sa présence et la qualité du spectacle. Madame Arthur 1  et Le Fiacre faisaient partie de son répertoire et chaque chanson était un spectacle complet, une sorte de petite opérette ; madame Yvette Guilbert en aurait fait une jaunisse. La Vierge Eponine, chanson mythologique et mythique de son ami suisse Jean Gilles lui fournissait l'occasion d'ajouter à la rigueur suisse du texte de Gilles, sa propre truculence montmartroise. Personne ne pouvait rester indifférent ; il est plus juste de dire que tout le monde se gondolait à en attraper le hoquet. Le répertoire réaliste, depuis les chansons de Piaf jusqu'aux poèmes de Jehan-Rictus lui allait comme un gant. On pouvait entendre Les Petites Baraques plusieurs fois par semaine sans jamais s'en lasser. 
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A gauche, prendra place le cabarêt de
Nicole Ray (Raymonde Gérant)..
A droite, viendra s'installer
Pomme (Eugénie, Jeanne de Montfaucon ).
    Des invités occasionnels variaient le spectacle ; Lucie d'Aullène alors célèbre pour avoir enregistré Un jour mon Prince viendra dans la version française de Blanche Neige chantait La Seine accompagnée par le compositeur Guy Lafarge. Il y avait des artistes de passage, en visite amicale ; un voyant qui devinait plus ou moins les numéros de cartes d'identité ou un illusionniste dans la bonne tradition du music-hall…
    Chez Nicole Ray, les accompagnateurs étaient parfois eux-mêmes un spectacle. Georgette à la stature colossale maniait maladroitement son violoncelle comme un fétu de paille et prenait toute son ampleur d'un contraste banal, en minaudant d'une voix minuscule Je suis biaiseuse chez Paquin. (Je biaise du soir au matin…) Et quand Nicole annonçait : « Allons-y la mère Tapedur » la gracieuse personne de l'énorme Georgette s'asseyait au piano dont le volume disparaissait dans la perspective et elle tapait vigoureusement sur le clavier pour accompagner le tour de chant. Si Georgette s'en tirait par son charme personnel beaucoup plus que par sa technique, c'était l'inverse avec Gaston Wiéner, frère jumeau de Jean Wiéner, qui a tenu le piano quelque temps. Le petit piano n'en revenait pas, il n'était pas toujours à pareille fête. Gaston remplaçait tout un orchestre.
    Le comble du bonheur était de voir entrer Enrico, le clown Rhum qui montait parfois du cirque Medrano assez tard dans la nuit.
    Sous une lumière tamisée, Nicole Ray faisait précéder Madame Arthur d'un chapeau de présentation qui vantait les femmes de la Belle Epoque, leur tempérament et la beauté généreuse de leurs formes. Rhum se glissait derrière elle, passait ses bras sous les siens qu'elle cachait dans son dos ; un être hybride et surnaturel se présentait ainsi : le visage expressif et le corps suggestif de Nicole avec les bras et les mains poilues d'Enrico. Les rondeurs de Nicole masquaient le corps de Rhum qui lui n'était pas un géant. Elle disait et chantait Madame Arthur pendant que les mains de Rhum faisaient les gestes habituels de la mise en scène en parcourant le corps de Nicole jusque sur ses reliefs les plus provocants. Il y ajoutait parfois un trait d'espièglerie en lui frisant une mèche ou en lui grattant l'oreille. Irrésistible rencontre pour l'amusement d'un clown.
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Rhum,
(Enrico Sprocani)
    Dans son film Les clowns, en 1970, Federico Fellini a cité Rhum, son compatriote, déplorant de ne pouvoir mieux faire, faute de documents. Rhum, premier partenaire de Jacques Tati au music-hall ; Rhum qui avait fait trépigner de joie les enfants avec Pipo ; Rhum qui a l'honneur des encyclopédies, et qui a fait carrière avec les plus grands artistes de cirque n'a laissé, par sa modestie et sa gentillesse, que des souvenirs émus et très peu de traces matérielles.
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Note 1 : La musique de Madame Arthur est signée Y. Guilbert ; mais le refrain est emprunté sans vergogne à l'introduction du deuxième acte de La Fille du régiment (1840), un des nombreux opéras à succès de Gaetano Donizetti.

Soirée
Venet