MONTMARTRE : DU CHAT NOIR A LA MAISON BLANCHE

Chez la Mère Venet


    L'épicerie buvette ou Paula passait la soirée avait une grande vitrine avec assez peu de bouteilles en présentation. Quelques années auparavant on voyait l'intérieur de la salle, les rayons, la clientèle et madame Venet qui détaillait encore le lait à la mesure et le fromage blanc à la louche. Puis la salle avait été abritée du regard des passants par des rideaux courts, en voile. Les clients de la buvette étaient les vieux du quartier qui venaient boire un coup en douce, à l'insu de leur matrone légitime. Les matrones les repéraient d'un coup d'œil, toquaient sur la glace de la vitrine ou sur la porte et les ramenaient au foyer sans sursis. Pour conserver sa clientèle à l'abri des regards vengeurs, madame Venet avait installé les petits rideaux. Les vieux n'ont qu'un temps, la clientèle se renouvelait et avait tendance à rajeunir ; les rideaux étaient restés.
    Roger Lacourière, qui demeurait dans l'immeuble, faisait encore partie de la  clientèle traditionnelle ; son atelier de gravure, de renommée quasi universelle a vu défiler les grands, les très grands et quelques autres artistes. De Picasso ou Mirò à Robert Nali – pour la manière noire – et Lardera pour les évidements et le gaufrage, les créateurs les plus riches d'invention comme les plus classiques qui, un jour d'inspiration, ont entamé une planche de cuivre, sont passés par les presses de Lacourière. Sans compter les bois gravés.
    Grande et mince silhouette, il arrivait parfois à s'échapper, dans les dernières années, quand les frères Frélaut assuraient déjà le fonctionnement de l'atelier. Il venait boire un verre à l'épicerie ; mais il était rare que sa femme ne le suivît pas de peu pour le rappeler à un ordre des choses qu'il ne contestait pas. Pas longtemps.

                                                                      

Cliquez pour agrandir l'image

   
Madeleine Venet, née Bugeard,
derrière son comptoir
Cliquez pour agrandir l'image

Le chinois
sur l'étagère
Paula, qui avait joué au Théâtre « françouais », comme disaient les vieilles actrices, partageait volontiers ses souvenirs avec M. Delattre. Technicien confirmé, il avait passé une partie de sa vie à essayer des obus sous forte pression d'eau dans une usine d'armement. Dame ! Un obus foireux ça peut ruiner une guerre ; on perd son temps à envoyer des obus foireux ! Parfois, sous la force du jet filiforme, un ouvrier perdait un doigt mal placé, sous la fuite d'un obus foireux, ignorant que le procédé du filet d'eau serait utilisé plus tard pour la découpe des surgelés. Dans un style élégant il dévoilait, à l'occasion, sa culture technique et tâtait de « l'électrovanne » sur un ton précieux qui incitait à se demander ce qu'il avait bien pu tâter d'autre.
    Un autre soir c'était avec le Père Marcel, prêtre défroqué. Normand frustré d'une vocation de marin qu'il n'avait pu accomplir, il avait été formé à l'école des missions lazaristes pour l'enseignement et la catéchisation au proche Orient, Syrie ou Liban. Le latin, le grec, les langues orientales, l'exégèse des textes sacrés étaient son pain quotidien ; le droit canon était sa gourmandise mais n'occupait qu'une parcelle dans le lot de ses connaissances. Répondant sans fausse modestie aux exclamations admiratives de la clientèle ordinaire, il disait : « Je ne suis pas un ignorantin ! » peu soucieux de vérifier si on avait la moindre connaissance des frères ignorantins et de leur dogme dans une épicerie buvette.
    Lié sentimentalement à la communauté ecclésiale mais répudié par la hiérarchie, pour faits divers, il était inconsolable de ne plus pouvoir célébrer la messe.
    Son autorité en matières historique et musicale lui valait un siège au jury de l'Académie du disque Charles Cros et… un lit de camp dans un local d'archives. Il fut hébergé sur le tard dans une communauté religieuse de femmes ; les moniales prenaient un plaisir malin à le doter et l'affubler de costumes étriqués ou excentriques, ce qu'il subissait sans véritable rancune. Il ne perdait rien de sa capacité de séducteur involontaire.
    Dans les temps où il y avait des boutiques à Montmartre, épiceries, boucherie, marchand de couleurs, marchand de journaux, coiffeur – jusqu'au milieu du XXe siècle –, Mme Venet ouvrait son commerce le matin mais l'épicerie était peu fréquentée jusqu'au milieu de la matinée. Peu de passants : un casse-croûte occasionnel, le petit verre du cantonnier, le glacier qui débitait ses pains de glace à coups de pic sur l'arrière aménagé de son véhicule, après avoir klaxonné pour alerter la patronne, ou le garçon boucher qui livrait la commande ; parfois l'imprimeur venait prévenir qu'ils seraient deux de plus à table, à midi.
Puis les clientes habituelles ; Mme Patuel, la femme du menuisier, Irma, l'Alsacienne toujours de bonne humeur qui dansait en se trémoussant et tenait des discours solitaires, attendant la patronne.
    Il fallait attendre.
Cliquez pour agrandir l'image

L'épicerie en travaux
après le départ de la Mère Venet
    Le pas de madame Venet frôlait les carreaux rouges, premier signe de vie ; traversant l'arrière-salle, elle arrivait de la cuisine d'où parvenaient la respiration et les hoquets du faitout sur le gaz. Elle préparait son frichti. Si elle tardait à venir c'est qu'elle épluchait les pommes de terre ou liait les poireaux du pot-au-feu  avec le fil déjà bouilli qu'elle récupérait sans vergogne dans l'assiette des clients. Elle ne se précipitait jamais pour accueillir la pratique. Les clientes, ménagères du voisinage, avaient pris la manie de parler seules à haute voix en faisant le tour de l'épicerie et le compte de leurs emplettes, attendant qu'elle se décide à les servir. Elles étaient à l'aise, c'était un moment de répit.
    Au fil des années, la soirée avait fini par prendre le pas sur la matinée ; il n'était plus possible d'assurer la présence et les activités diverses pendant seize heures d'horloge, tous les jours de la semaine ; il n'y avait pas de jour de fermeture.
    L'épicerie buvette n'accueillit plus la clientèle qu'en fin d'après-midi.
    Pour les habitués de nouvelle génération, les usages étaient différents.
    Quelle que soit l'heure, c'est en arrivant chez Venet que la journée commençait. D'abord, pour se rassurer, il fallait porter un regard distrait sur l'ensemble des choses familières qui meublaient la boutique, prendre conscience sans les détailler des couleurs jaunies ou patinées, de la tonalité dans son uniforme de résidu goudronneux, relevée par les tons crus des toiles cirées, rouge, vert, jaune, bleu ; glisser sur les boîtes de conserve multicolores alignées comme des emblèmes héraldiques dans les casiers au  mur de droite et poser le regard un instant, pour le confort, sur le plateau de chêne du meuble massif à hauts tiroirs contenant l'épicerie.

 

Cliquez pour agrandir l'image
Les anciens avaient leur portrait en haut du mur, derrière le comptoir.
Pierre Serviat y avait consacré plusieurs saisons et s'était représenté parmi les habitués.

    Contrairement à l'ordre apparent des choses d'alors, aux apparences illusoires du décor, de l'enseigne, du registre des patentes, « Chez Venet » n'était pas une épicerie buvette située dans les derniers numéros pairs de la rue Lepic. Les rayons garnis de boîtes de sardines ou de flageolets, les tables et les bancs, le petit comptoir en bois n'étaient qu'un paravent. Le commerce de denrées marchandes était la façade, la dégustation de vins et spiritueux inscrite en lettres capitales sur la vitre en devanture était un prétexte.
    Le véritable commerce s'exerçait sur un territoire beaucoup plus vaste dont chacun des clients contenait une parcelle qui avait pour limites celles de son imagination. On y faisait l'import-export de soucis quotidiens, de difficultés passagères, de bonne humeur permanente ou de consolation précaire ; de rencontres évidentes, de sympathie immédiate ou son contraire, de velléités transitoires, de réconciliations probables et de projets assurés. Les contrats étaient exécutés sur parole, le négoce était florissant. Sans exigence de catégorie ni de condition d'âge chacun tour à tour, pourvu qu'il soit présent, et même par procuration en cas d'absence, proposait ou recueillait le produit d'un trafic d'idées simples et invraisemblables, d'interrogations, de craintes mesquines et de sentiments généreux, de doutes. Aux aguets de l'incertain on trafiquait d'un passé inéluctable en louvoyant autour de quelques illusions péremptoires.
Cliquez pour agrandir l'image

 

    Les règles de l'usage étaient écrites à l'encre sympathique au fond du regard de la mère Venet ; ceux qui ne savaient pas lire devaient apprendre. Les échanges étaient libres et conformes aux habitudes qui plaisaient à la communauté. Dans ce commerce d'incertitude et d'exagération il y avait peu d'excès, peu de fourberie, les fourbes n'étaient pas chez eux, chacun conservait pourtant sa part de mystère.
    Bien sûr, il y avait du vin dans les casiers à bouteilles, du saucisson sur le marbre, du pain derrière le comptoir et pas d'autre raison de s'en priver que les moyens du moment enrichis du charme personnel. L'alcool ne faisant que peu d'usage on buvait plutôt du vin ou de la bière pour accompagner le temps.
    — C'est combien un poney ?
    Le « poney » était un verre de vin ordinaire, dose inférieure à celle qu'on aurait servie pour un cheval, ce qu'on appelle ailleurs un ballon. Le poney était dans un verre incassable et sans pied, comme à la cantine. On trafiquait des mots comme des idées et le poney double était servi dans un « demi ».
    Hormis la liste illisible du prix des boissons aucune règle n'était écrite et les comportements s'ajustaient dans un désir de cooptation ; une attention modeste opérait le charme, on apprenait par infusion. On apprenait un peu la vie.
      « Chez Venet » était le niveau supérieur d'une école à laquelle on accédait normalement après avoir fréquenté les classes préparatoires. Quelques uns y sont allés comme auditeurs libres, d'autres ont obtenu des équivalences.
Venet
Carrefour